dimanche 10 mai 2009

HUMANITÉ


Au wagon bar du TGV Biarritz-Paris, un petit groupe d'hommes joviaux taille le bout de gras. Ils ont l'accent du sud-ouest, le verbe haut et la mine fleurie. Le Biarritz Olympique joue ce soir à Paris et les supportères montent à la grande ville voir ça entre hommes, prétexte honorable à beuveries masculines. Auraient-ils fêté la 3ème mi-temps avant le début du match pour avoir le teint aussi rubicond ? Ils n'ont pas l'air mauvais bougres, juste un peu bruyants, on dirait une troupe de petits garçons dans une cour d'école, ou encore des décideurs comme j'en côtoie quotidiennement, jouant à la guéguerre économique, diplomatique, intellectuelle voire à la guerre tout court, comme font les petits garçons du monde entier sans doute, et ce jusqu'à un âge avancé — peut-être surtout à un âge avancé, lorsque ce sont là les seuls assauts que le corps autorise encore, outre le coup de coude et le coup de fourchette.

Puis arrive une mère de famille et sa fille (7 ou 8 ans), mi-BCBG mi-bobo — la frontière est tellement ténue, les catégories sociales ne sont plus ce qu'elles étaient. Elle commande un menu pour sa fille, mais le plat qu'elle voulait est épuisé. Quant au plat de remplacement sur lequel elle se rabat, il n'est pas prévu au menu à prix fixe. Le serveur refuse, poliment mais fermement ("Je suis désolé mais je suis simple employé de la société Cremonini, comprenez bien que ce serait différent si c'était mon propre bar"). Elle insiste, lourdement et à plusieurs reprises avant de s'avouer battue et d'extraire de mauvaise grâce son porte-monnaie de son sac cher et se voulant chic (désolé pour ceux qui ont le souci du détail exact, je n'ai pas eu le temps d'identifier plus précisément mais c'était de la marque et du luxe d'assez mauvais goût, croyez-moi sur parole). Il faut dire à la décharge de ladite passagère que la différence de prix entre le menu et les articles à la pièce doit bien s'élever à 2 ou 3 euros, et même quand on a des bagages de luxe et qu'on voyage en 1ère, comme c'était le cas, voire surtout quand on voyage en 1ère, un sou, c'est un sou. Ce n'est pas en jetant l'argent par les fenêtres que les riches deviennent riches ou le restent.

A propos d'esprit d'économie et de rapports humains : nous dînions récemment en groupe dans un restau très prout, tout le monde a pris le menu. J'avais annoncé quelques jours avant que je réglerais mon addition ainsi que celle d'un autre convive. Arrivée la fin des agapes, le chef de table autoproclamé, que rien n'effraie depuis qu'il porte des toasts devant le chef d'orchestre du Bolchoï ou du Mariinsky, va régler les gérants de céans tandis que nous nous levons de table pour aller les uns et les autres communier avec la nature, qui dans les lieux d'aisance parfumés à la vraie lavande, qui au soleil sur la pelouse devant la terrasse dudit restau, face à la montagne. En fin d'après-midi, passées diverses promenades postprandiales et au moment des adieux, me revient ma dette à l'esprit et je demande au payeur quel montant je lui dois, rappelant les conditions de ma participation. La somme par convive qu'il m'annonce, de tête, dépasse très largement le montant des menus. Je libelle un chèque sans un mot mais ne peux m'empêcher de me demander s'il est en train de m'escroquer, sciemment ou involontairement — car pour lui, 800 ou 1200€, même combat, et il a très bien pu m'annoncer une somme au pif sans se souvenir de ce qu'il avait déboursé quelques heures plus tôt. Après avoir remâché mes aigreurs, moins soupçons contre lui que rancœur contre moi-même et ma couardise de n'avoir rien osé lui dire sur le coup, je le recroise de manière inopinée. Je me fais violence et lui demande, d'un ton mi figue mi barbarie, à combien s'élevaient les items annexes de la note : eaux, vins et autres cafés. Il saisit immédiatement les sous-entendus de ma question, rougit, bafouille et se met à se justifier, tellement gêné que j'en déduis qu'il est de bonne foi et le rassérène. Tant pis s'il en conclut pour sa part que je suis un rapiat de première (classe de TGV), et surtout que je n'ai pas confiance en lui, mais cela valait la peine : ça m'amuse de l'avoir vu en aussi mauvaise posture. Et ça ne peut pas lui faire de mal de savoir que je n'ai pas en lui une confiance démesurée, histoire de lui éviter de s'endormir sur ses lauriers et de me croire gagné à sa cause.

Je sais par ailleurs à quel sentiment de dette non apurée (de sa part envers moi) renvoient mes soupçons à son égard — cela m'aura permis accessoirement d'y réfléchir et de faire un peu de ménage dans quelques autres salles de la caverne, ce qui ne fait jamais de mal.

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