mardi 5 juin 2012

PETITES SCÈNES DE VOISINAGE

Mon nouvel appart est un havre de paix — enfin, était, jusqu'au jour où, avec l'arrivée au-dessus de ma tête d'un voisin particulièrement discret, ce que j'avais pris pour le silence intrinsèque de l'immeuble s'est révélé conjoncturel.

Passons sur les bruits de marteaux et autres perceuses de ses premières semaines dans les lieux, c'était l'installation. Passons sur les courses effrénées et les brailleries du troupeau de moutards les semaines impaires : au moins, par la grâce de la garde alternée, on a la paix les semaines paires. Passons sur les cartons d'emballage XXL qui ont encombré pendant des semaines le local à poubelles — loin de moi l'idée de reprocher à mon prochain d'avoir les moyens de se racheter, à l'occasion d'un divorce sans doute cuisant comme me l'a confié la sœur du quidam, l'intégralité de son appareillage électroménager et audio-hifi, même si on pourrait attendre d'un individu qui a un certain pouvoir d'achat qu'il sache lire ne serait-ce que l'écriteau sur la porte dudit local, rappelant expressément que les grands cartons d'emballage (mais peut-être un carton de télé écran plat 82cm ne rentre-t-il pas dans ce cas de figure ?) ne doivent pas y être déposés mais être portés à la déchetterie par les personnes concernées : après tout, les cartons, grands ou petits, il y a des gens pour s'occuper de ça, ceux qui lavent le carrelage des parties communes et briquent la glace de l'ascenseur et à qui on ne dira même pas bonjour quand on les croise, et puis d'abord l'écriteau était mal formulé, il laisse penser que les personnes concernées, c'était justement le petit personnel. Passons sur les grincements de pieds de chaise, les patins de feutre étant faits pour les chiens, c'est bien connu, voire du dernier petit-bourgeois : quand on a vraiment la classe, on ne se soucie pas de broutilles pareilles. Là où j'ai tiqué, c'est face à l'étrange bruit (rafales assourdies striées de crépitements intermittents) qui ressemblait aux coups de vent au 72e étage de feu les tours jumelles et qui semblait provenir du plafond. Etait-ce Eole qui grondait, prisonnier de quelque prise d'aération mal réglée ? Les lointaines vibrations du tram, à un pâté de maisons de là, qui se seraient propagées par quelque loi secrète de l'acoustique ? Un adolescent évacuant ses poussées d'acné, de testostérone et de liquide séminal inemployé sur une batterie qui ne lui avait rien fait ? Des  acouphènes ? Le plus curieux est que, fenêtre ouverte, on n'entendait plus rien, hormis le bruit de fond urbain banni le reste du temps par des doubles vitrages efficaces. De guerre lasse, et l'oreille collée cinq bonnes minutes à la porte dudit voisin que je n'avais pu m'empêcher de soupçonner, la malveillance étant le trait le mieux partagé au monde, l'évidence s'imposait : ces pétarades vengeresses, ces vrombissements martiaux, ces roulements sombres comme un tonnerre s'acharnant sur le cirque de Gavarnie, provenaient bien de derrière la porte mystérieuse. Après plusieurs sonneries (car encore fallait-il se faire entendre par-dessus le tintamarre), le temps de laisser mes esgourdes réjouies s'assurer qu'elles étaient bien à la bonne adresse, la porte s'est entrebaillée sur un visage mou surmontant des cuisses encore plus molles et blanches qui émergeaient d'un slip dont je n'ai pas vu la couleur, un restant de pudeur maintenant l'équateur dissimulé dans l'ombre complice de la porte. Sans incriminer qui que ce soit j'ai évoqué avec un reste d'humour les bruits étranges qui me dérangeaient. J'ai fait l'innocent, le visage mou a fait l'innocent, le regard fuyant, nous avons échangé quelques politesses, je lui ai laissé sauver la face et le double menton et ai dignement regagné mes pénates. De retour au bercail, le bruit s'était tu. On imagine des scènes déchirantes : un homme mûr, anéanti par le chagrin du divorce et du compte en banque mis à sec par le ré-équipement intégral, endormant sa douleur virile par les longs soirs d'été en sirotant des bières et en régressant vers les jeux vidéo les plus basiques,  du genre "Nique ze salope" ou "Kill ze meuf", dézinguant des gonzesses numériques sur sa Play Station branchée sur la télé elle-même connectée à la hifi avec le signal audio à donf (Ratatatatata. Tiens, prends ça, poufisasse !) pendant que l'ex-légitime se la coule douce avec son amant. La salope.

Je ne sais pas vous, mais mon petit doigt me dit que je ne dois pas être bien loin du compte. Ayons une pensée émue pour mon voisin du dessus.

Moins auditif, plus gustatif : un sursaut de lucidité m'a fait redécouvrir le jarret de veau qui se languissait dans mon frigo depuis samedi, dans l'attente d'une métamorphose en osso bucco. C'est chose faite, même si je n'en mangerai pas ce soir — les restes du curry de vendredi ont fait l'affaire. Manquaient malheureusement les olives, on ne saurait penser à tout, mais nanti d'une feuille de laurier et d'un petit bâton de cannelle (une expérience, vous en aurez des nouvelles) il mijote tout doucement depuis un long moment. Il n'en sera que meilleur réchauffé.

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