lundi 28 octobre 2013

ΘΕΟΔΌΣΙΟΣ


Crevé mais ravi, j'ai réussi aujourd'hui mon pari : rallier à pied la Corne d'Or depuis la mer de Marmara en longeant la muraille de Théodose, par un temps magnifique. Guère de quoi pavoiser à vrai dire : il n'y en a que pour deux heures de marche assidue (Google Maps encore une fois imbattable), sans compter les haltes touristiques, restauratrices, contemplatives, les rues bouchées pour travaux, les culs de sac pas signalés sur le plan et autres tours, détours et musarderies.

Après une petit paire d'heures consacrées à dénicher une laverie ce matin (on est peu de chose, et les sous-vêtements aussi), où mes trois mots de truc m'ont encore une fois été fort utiles, je décolle vers 11h pour traverser le pont de Galata bon pied bon œil, dans l'odeur écœurante de la poiscaille car les rambardes sont de longue date le fief des pêcheurs. Mieux vaut ne pas se demander si les balık ekmekler (alias sandviç au poisson) qu'on vend sur le pont et aux alentours sont au poisson du Bosphore et aux hydrocarbures — c'est du moins du produit local.

A Sirkeci, ancienne gare de l'Orient-Express où je comptais prendre un train de banlieue pour Yedikule, point de départ de ma crapahute, patatras : ce train ne fonctionne pas, sans doute à cause des grands travaux du tunnel de Marmaray, dernier projet pharaonique en date — et électoraliste, comme me l'ont confié quelques amis locaux. Autobus jusqu'à Yedikule donc, moyennant quelques autres transactions linguistiques et la proverbiale gentillesse des interlocuteurs.

A Yedikule, où le chauffeur a la prévenance de ne pas oublier de me lâcher alors que je n'avais pas appuyé sur le bouton, démarrage guilleret dans un jardin public propret qui longe la muraille — les premières apparences sont souvent trompeuses. Passée la mise en jambes, premier os : franchir les rails de chemin de fer qui me narguent — c'est la ligne que j'aurais dû prendre et pour laquelle on a détruit tout un pan de muraille, sans prévoir de pont piéton évidemment. Ne reste qu'une énorme avenue qui passe par en dessous, que je snobbe superbement, ce qui m'amène dans un chantier désert, hormis les engins à l'arrêt et quelques rares ouvriers, qui me laissent passer par un pont tout neuf qui enjamble les rails.

Après quelques détours par des tas de gravats et autres nids de poules, je tombe sur la forteresse qui donne son nom au faubourg (yedi kule : les sept tours). Halte touristique obligée. Le fortin est redoutable, certains à pic sont à donner des sueurs froides. J'erre sur les remparts quasiment déserts, croisant de loin en loin un groupe de collégiennes appliquées sous la houlette de leur professeur moustachu entre deux âges, gentiment paternaliste, qui rallie ses ouailles à grands renforts de "Hadi, çocuklar !" ("Allez, les enfants !"). Dans les recoins sombres de l'une des sept tours aux parois cyclopéennes et à la charpente sans âge, grand concert de piaillement lorsque la lumière s'éteint deux secondes. Roulades d'yeux des mêmes sur une passerelle en fer passablement rouillée au-dessus du vide — je m'aventure sur ladite passerelle sans roulades d'yeux mais en serrant les dents, je n'en mène guère plus large qu'elles. Près de la poterne, j'aperçois un groupe d'hommes en Mercedes et costume/cravate en grands pourparlers avec les gardiens, sans doute des officiels réglant les derniers détails pour quelque manifestation pour la Fête Nationale, demain. Les bancs en bois ont été fraîchement revernis, ça pègue un peu sous le soleil de midi.

Les émotions creusant l'appétit, halte réparatrice au pied des murailles. Au Surlife Café (est-ce simplement un prénom féminin turc, ou une évocation lointaine du surhomme ou de la survie ?), je pointe le nez dans deux pièces en enfilade sans croiser personne, avec le sentiment d'entrer chez quelqu'un (c'est d'ailleurs sans doute un particulier qui a converti son appart en café pour mettre du beurre dans les épinards), quand une voix masculine répond à mes appels. Apparaît un quadragénaire en training à longue queue de cheval, les yeux outrageusement ourlés de khôl derrière ses lunettes d'étudiant sage. Décidément, cette ville n'est jamais à court de surprises. Le menu est frugal : köfte ou riz. J'opte pour le tavuklu pilav (riz au poulet), et du sütlaç (riz au lait) en dessert. Riz et riz, les marcheurs ont besoin de sucres lents.

Poursuite de la balade en tricotant de part et d'autre de la muraille. Les portes sont rares : quand on s'engage d'un côté on y reste coincé vingt bonnes minutes. Côté extérieur (du côté des envahisseurs, autant dire des barbares du point de vue des Byzantins), on longe une grande avenue à six voies où filent les bagnoles, les bus et les camions. Guère agréable mais on a le plaisir de voir s'aligner à perte de vue les jardinets péri-urbains au pied des murailles, où des familles bêchent ou cueillent navets, persil, choux et carottes, comme du temps de De Amicis. Côté intérieur, c'est soit une rue rectiligne au ras de la muraille, sans charme mais du moins dans l'ombre, toujours appréciable en plein après-midi, soit par moments un dédale de ruelles bordées de maisons basses ou d'ateliers, à la limite du taudis. Aucune gêne ou curiosité des riverains sur mon passage : je suis habillé en homme invisible, noir et gris, comme un local, et ils doivent en voir d'autres. Je traverse aussi quelques  terrains vagues, longe des pâtés de maisons à moitié détruits et des lieux interlopes dans l'entre-murailles (car le système défensif était multiple), où l'on aperçoit des hommes dans les hautes herbes et les buissons, errant seuls désœuvrés ou assis sur des blocs de roche byzantine à palabrer ou traficoter.

Arrivée à l'heure prévue à Erdinekapı, où se dresse la mosquée lumineuse de la sultane Mihrimah, fille de Süleyman. Là, surprise : les anciens taudis des hauteurs de Fatih ont été rasés et à leur place vient d'être construit (ce n'est pas perdu pour tout le monde et un ou plusieurs promoteurs ont dû s'en mettre plein les poches, et quelques amis au passage) un énorme lotissement de maisons toutes identiques, à vrai dire plutôt de bon goût (murs extérieurs en bois, pour faire ottoman, mais sans ringardise : c'est sobre et élégant, et les bâtiments ont l'air d'être de bonne qualité), et un collège tout neuf. De même, dans tout Fatih, poussent les jardins publics à vrai dire agréables — pas toujours très beaux mais ils ont le mérite d'être propres et d'exister et les riverains se les sont appropriés, vu toutes les familles et les joueurs de tric-trac qui y flânent. C'est toujours mieux que l'horrible place d'Austerlitz ou la place du palais Rohan à Strasbourg, où la pierre et le béton règnent en maîtres, la pelouse étant denrée inconnue, et les bancs publics, semés au compte-goutte ou bien alignés en rangs d'oignons, histoire de décourager tout stationnement de SDF ou toute velléité de flânerie collective : mon bon monsieur, si les lieux publics se mettaient à redevenir des agoras, le peuple risquerait de recommencer à s'intéresser à la politique, au lieu de rester sagement chez lui devant la télé ou internet, ou de faire son shopping, mais où irait-on ?

Pour revenir à Edirnekapı : les anciens habitants des maisons rasées ont-ils été relogés dans ce lotissement tout neuf ? On peut en douter vu le nombre de panneaux "A vendre" ou "A louer" : de plus fortunés ont investi dans un projet immobilier qu'ils ont deviné juteux, espérant une yuppiefication du quartier, tandis que les anciens habitants auront fui vers d'autres quartiers qui ne connaissent pas encore la rénovation urbaine. C'est exactement le même phénomène qu'à la Isle of Dogs de Londres ou maints autres quartiers de grandes villes.

Redescente finale jusqu'à la Corne d'Or. Après un passage incertain, ce sera la cerise sur le gâteau à l'arrivée. Longeant la muraille de nouveau par l'extérieur, je me retrouve le long de la six voies qui s'engage sur l'un des ponts titanesques qui enjambent la Corne d'Or. Je m'écarte de l'avenue et oblique à droite en direction de l'eau en dévalant un talus qui se transforme rapidement en terrain vague, saute par dessus un déversoir à inondations, longe le campement d'un SDF et me retrouve dans un immense verger herbu, espèce de jardin d'Eden pris entre la fin de la muraille et ce qu'il faut bien appeler une autoroute. Au fond, un vaste enclos où picorent des poules, bordé par une clôture en fer forgé. Après m'être cru condamné à le contourner je découvre un portail : c'est le complexe d'une minuscule mosquée et d'une türbe (tombe de saint homme ou de sainte femme). Dans la türbe, un religieux et un laïc bavardent en réprimant des bâillements. Je fais mes dévotions à la sainte tombe, drapée de vert selon la coutume, et m'assieds sur la moquette également verte (j'ai vu une autre türbe en plein air, dans l'après-midi, gardée par un chient débonnaire, bordée d'une grille peinte en vert et où les pierres tombales ottomanes avaient été peintes du même vert clinquant). La lumière du chandelier semble également verdâtre : on baigne dans le vert, d'où peut-être la torpeur ambiante qui n'est qu'une autre forme de la prière. Un chat que personne ne prend manifestement la peine de  déloger se prend pour moi d'un amour irrépressible et me fait le grand jeu : installé sur mes genoux en quelques secondes, c'est un concert de ronronnements et de couinements suaves, ponctué de pattes de velours et de plissement d'yeux liquides. J'ai du mal à me soustraire à un amour aussi inconditionnel mais la nuit commence à tomber, il faut songer à rentrer. Un autobus propice me rapproche du pont de Galata où je sirote au crépusucle un thé sur le tablier inférieur, le serveur décidément maussade est racheté par les lignes des pêcheurs striant le ciel indigo où flottent des cirrus rosés par dessus Topkapı, Sainte-Sophie et la mosquée bleue.

PS Autre cerise sur le gâteau : à l'arrivé, ma lessive toute propre m'attendait à la buanderie, pour une somme évidemment dérisoire. La perspective d'avoir du linge frais sur les fesses jusqu'à la fin de mon séjour me comble d'aise. On est bien peu de chose, bis.

Demain si vous êtes sages, quelques photos du périple. Pour vous faire patienter, une chanson d'Özcan Türe, lequel m'a tiré les larmes lors de la grande fête alévie de Strasbourg le 1er mai dernier :

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