dimanche 6 décembre 2015

A-STYLE

Expérience à remonter le temps hier après-midi : entré par curiosité dans une boutique de prêt-à-porter pour hommes dont je ne connaissais que la vitrine (cauchemar visuel sans rime ni raison tenant de l'énumération à la Prévert), d'un genre comme il n’en existe plus y compris dans la toute petite ville de province où j’ai grandi, proposant des vêtements tellement dénués du moindre style qu’ils en deviennent branchés, tenue par un bonhomme sans âge rabougri et cracra à la voix de crécelle portant sans doute perruque ou se teintant les cheveux, se chauffant avec un radiateur électrique à bain d’huile, le tout baignant dans un fumet aigre à mi-chemin entre la remontée d'égouts et l’urine rance. C'était comme une machine à remonter le temps au moins 40 ans en arrière, plus miteux que tout ce que j'ai pu connaître dans mon enfance, et pourtant ses articles étaient chers. Positionnement marketing mystérieux : pas assez bon marché ni bling-bling-sexy pour le prolétariat local, trop cradingue pour la vieille bourgeoisie du cru (même les grenouilles de bénitier les plus racornies et les plus mal fagotées n'en voudraient pas), trop terne pour les nouveaux riches locaux (expats et autres pièces rapportées au goût tapageur de l'est de l'Oural). On n’y voit jamais aucun client, à se demander de quoi vit le tenancier.


Remontent à cette occasion des souvenirs vieux de 35 ou 40 ans.

Dans la ville où j'ai grandi, le prolétariat, essentiellement rural, ainsi que les classes moyennes du tertiaire, auxquelles appartenait par raccroc ma famille, étaient méprisés tant par la bourgeoisie de province cul-bénite moisie, boutiquiers et professions libérales imbus de leurs prérogatives, que par les nouveaux riches branchés grassement employés par les quelques industries locales, si bien que la moindre emplette de vêtements était une torture pour moi – les boutiquiers péteux ne se privant pas pour signifier par mille signes discrets leur infériorité à leurs clients jugés indignes, au nombre desquels mes géniteurs et moi. Tout cela est bien loin et il devrait y avoir prescription à l'heure où je jouis d'une certaine aisance, mais j'ai du mal à ne pas ressentir, après toutes ces années, de la haine contre tous ces privilégiés recuits dans leur morgue, et un peu aussi contre mes parents, surtout ma mère, pour avoir été complices de la dynamique de classe et des rapports de force socio-économiques qui nous recalaient inlassablement – privés par ailleurs de toute analyse politique, contrairement à des amis dont les parents étaient communistes, ce qui les aurait au moins dotés d'une conscience et d'une fierté de classe et nous aurait laissés un peu moins désarmés face à l'humiliation.

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