dimanche 3 août 2008

PARIS-SANTIAGO

On ne s'ennuie jamais en train, ce n'est même pas la peine d'emporter son journal intime pour s'assurer une lecture croustillante comme disait Oscar Wilde. Mais rien n'empêche de tenir son blog dans les trains, comme Sandra Nkake (lire fin du post) :

http://sandrankake.blogspot.com/2008/07/la-suiteerrobiko-et-deauville.html#links

Hier donc, trajet Paris-Biarritz en deux temps :

— TGV Paris-Bordeaux, avec pour voisin un grand dadais (blanc, je précise pour des raisons données dans une entrée ultérieure) looké chic banlieue — jean Diesel compliqué, blouson en cuir tout neuf alors qu'il fait près de 30° à l'ombre porté sur un T-shirt noir très échancré, fin collier de barbe pas très joli mais qu'on devine jalousement entretenu, et surtout coupe de cheveux plus ou moins tektonik avec, non mais j'hallucine, des paillettes dedans, il lui en est même tombé quelques unes sur le visage, on dirait un mec qui a fait la bise à quinze nanas dans un réveillon. Il a dû se faire tout beau pour les gens qu'il va voir (sa copine, son copain, des copains ? tout de même pas pour ses parents j'espère, si mon fils débarquait comme ça chez moi je peux vous dire que je l'enverrais se faire un shampoing en moins de deux). Détail symétrique du collier de barbe, que je ne remarque qu'à la fin du voyage : il a les tempes et les coins du front rasés pour se faire une implantation de cheveux plus dessinée, on dirait un Playmobil®. C'est pas possible, il doit être coiffeur, ou alors il y a vraiment des trucs qui m'échappent sur les looks hétéros de banlieue en 2008.

Puis TER archi-bondé de Bordeaux à Biarritz. Pas de réservation possible en TER (est-ce plus démocratique ? ou au contraire le règne de la loi du plus fort ? j'attends vos commentaires), donc premier monté premier assis. J'ai visé la tête de train, il ne restait de places qu'en 1ère et je n'ai même pas été surtaxé, le contrôleur aurait eu bien du mal à se frayer un chemin à la machette entre les sardines. Dans le couloir central, à 10 cm sur ma gauche, une très jeune femme noire (je précise idem pour des raison expliquées dans le même message ultérieur), jolie et qui le sait, genre "je suis une killeuse", et la langue bien pendue, s'assied sur mon accoudoir tout en prenant bruyamment à partie sa copine contre le sans-gêne des autres voyageurs : "Attends j'hallucine, tu as vu comment ils sont les gens, c'est des touristes qui prennent jamais le train ou quoi, c'est bien des Parisiens, ça, ils sont trop relous, ils ont posé leurs bagages en plein couloir, et nous, on se met où ?". Elle regarde ma montre d'un air tellement appuyé que je lui donne l'heure verbalement pour lui éviter un torticolis, mais elle continue son manège toutes les cinq minutes — au bout de la deuxième fois je me contente d'incliner le poignet avec un sourire. Vers la fin de son trajet elle fait remarquer à ses copines, entre deux récriminations toujours aussi bruyantes, qu'elle aimerait bien s'asseoir sur un sac mais ne sait pas si elle peut. Je relaie sa demande implicite et claironne à la cantonade : "Ce sac est à qui ? On peut s'asseoir dessus ou on le fait exploser tout de suite ?" et la miss de s'exclamer naïvement : "Ah, c'est pas le vôtre ?" C'est donc implicitement à moi qu'elle croyait adresser ses diatribes. Je le lui fais remarquer avec le sourire mais ça ne la déride pas — elle aura passé tout son trajet, quand elle ne pestait pas contre le manque de savoir-vivre des autres voyageurs, à regretter tout aussi bruyamment d'avoir acheté un billet de train.

Passé Dax et la descente des donzelles qui n'auraient pas pris le train si qu'elles auraient su et qu'on n'y reprendra plus, nouvelle fournée de voyageurs tout de blanc et rouge vêtus qui vont s'aviner aux fêtes de Bayonne. Certains ont déjà une longueur d'avance, plutôt bon enfant quoique bien imbibés à titre préventif, chacun sachant comme il est dangereux de laisser chuter brutalement le taux d'alcoolémie. Mélange de post-ados rigolards, tous tatoués sinon piercés mais pas trop grunge, et de pré-retraités émoustillés par la perspective de s'encanailler — les dames en corsage et corsaire blancs avec un petit foulard en soie rouge (le bandana en coton, c’est trop popu) et les messieurs en blanc impeccablement repassé, avec le joli pli transversal du pantalon fraîchement extrait de la valise. J'essaie de les imaginer avec 4 ou 5 kalimutxos au compteur.

Ai occupé le trajet par le très bon
C'est toujours les autres qui meurent de Jean-François Vilar, polar à la première personne quasiment sans intrigue policière, histoire d'ex-soixante-huitards qui vieillissent plus ou moins dignement au moment des législatives de juin 81 et d'une machination merveilleusement tordue autour du Grand Verre de Duchamp. Quand l'art informe la vie, et les dégâts que cela peut faire.

Aujourd'hui dimanche, trajet Irún-Compostelle. Alors que je prenais mes aises après être arrivé très tôt à la gare, je découvre in extremis qu'il faut faire passer ses bagages au détecteur — on oublie vite que l ‘Espagne vit avec un syndrome post-Atocha, sans parler des petits gars en rouge et blanc plus branchés Molotov que kalimutxo. Dans la file, une horde de scouts d'Europe. Sont-ils plus ou moins réacs que les scouts de France ? à vérifier. En tout cas tous très proprets, de grands gars de 20 ans et plus mais à qui on en donnerait 15, en short marine et chemise beige avec des coupes de cheveux de petits garçons sages qu'on dirait tout droit sortis d'Alix, ça ferait le bonheur des pédophiles et ça le fait certainement. Ils doivent être versaillais et tous aller chez le même coiffeur. Moi, je serais plutôt troublé par leurs mollets musclés et discrètement velus ou par un assez joli barbu parmi le lot — on ne se refait pas. Malgré tout leur scoutisme et le fairplay qu'ils sont censés avoir biberonné en pompant leur chef scout, ils ne se gênent pas pour gruger dans la queue. Je leur fais remarquer en me marrant, ils me regardent comme si j'avais parlé martien. Le jeune mec barbu est quand même bien mimi, mais qu'est-ce qu'ils ont l'air con. Toujours dans la file, ils entreprennent ou sont entrepris par un séminariste ou prêtre en aube blanche (pléonasme), même look qu'eux version clergé et dix ans de plus, dont le visage s'illumine en échangeant des impressions sur les diverses étapes du chemin de St-Jacques, je distingue le nom de Vézelay prononcé avec des clignements d'yeux complices comme un mot de passe.

Tout en évitant de laisser passer vingt scouts d'un coup devant moi (gageure tant ils ont maîtrisé l'art de la génération spontanée, à peine tu fermes les yeux ou tu tournes la tête qu' il en apparaît cinq de plus dans le rétro) j'observe une algarade au sein d'une tribu de prolos espagnols tout droit sortis d'un film d'Almodóvar, aucun ne dépassant le mètre soixante, l'homme irascible et macho, les femmes le cheveux taillé à la serpe, en tablier en nylon à fleurs roses en orange par-dessus un pantalon informe,
central casting pur jus. Affolement autour du détecteur à bombinettes qui leur aurait bouffé un bagage (dans la masse des Carsacs XXXL et des sacs de sport, on s'y perd effectivement un peu), le ton monte entre l'homme et l'une des femmes, une baffe esquissée est vite rengainée, on sent fuser le joder devant la foule goguenarde qui n'en loupe pas une mais l'employé met tout son petit monde d'accord en rappelant la règle : "¡Señores, el tren no espera!". Je gagne dignement ma place en essayant d'écraser quelques arpions de scouts et en regrettant que ma valise n'ait pas d'angles contondants à leur envoyer dans les genoux. A peine installé, je retrouve ma famille de déménageurs amateurs — l'homme a disparu pour jouir du repos du guerrier dans la voiture suivante pendant que les femmes s'activent pour caser leur million de bagages, qui sur le porte-bagages en bout de voiture, qui entre la dernière rangée de sièges et la paroi. Résonne soudain un vilain concert de voix : des pélerins agités par la nostalgie des feux de camp ? Ce n'est que le prêtre, debout en bout de wagon, toujours vêtu de probité candide, le missel à la main, entonnant un cantique que reprennent d'une voix bêlante quelques bigotes — on n'est pas dimanche matin pour rien, et en route pour la sainteté de surcroît. Railway to heaven. Un mouvement s'esquisse parmi les scouts, passe une délégation à la queue-leu-leu, je ne saurai jamais s'ils sont allés accomplir leurs dévotions ou s'en jeter un petit blanc bien frais au wagon-bar mais ils repassent une demi-heure plus tard, toujours en rang par un, sans tituber. Les chevrotements catholiques se sont tus.

Arrivé à Saint-Jacques de Compostelle. Vous aurez droit à mes premières impressions si vous êtes sages.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Sur les deux espèces de scouts, un indice: dans le 78 profond, après la messe en latin, on donne généreusement aux quêteurs scouts d'europe, et on soufflète les scouts de france d'un gant rageur accompagné d'un "j'ai mes oeuvres" bien senti.