La capacité du système marchand à transformer en marchandise tout et son contraire, à commencer par la remise en cause du système marchand elle-même, est sans bornes.
Certains jours d'humeur particulièrement guillerette, on se dit que seule l'obscénité maximale, scatologique, irrécupérable, telle que la pratique J-P Costes ou qu'on peut la lire dans Hogg, l'éprouvant roman de Samuel R. Delany qui fait passer Dennis Cooper pour un enfant de chœur, peut échapper à la marchandisation généralisée – et encore, l'obscénité, c'est un créneau commercial certes pointu mais tout aussi porteur qu'un autre, dans son genre. Tout au plus ces créateurs (on hésite à les étiqueter artistes) peuvent-ils dormir tranquilles dans l'assurance que leur œuvre ne sera jamais commentée dans les petites classes. A la fac, c'est moins sûr… A quand un cours de DEA sur l'obscène et l'irrécupérable dans l'art contemporain ? C'est exactement le genre de thème qui fait saliver la bande d'Art Press depuis au moins 30 ans.
Tout cela pour présenter The Saints : un des premiers groupes punk, comme si cela avait le moindre sens de décerner des médailles de précédence dans le glaviot. Contrairement à bien des petits Anglais de la cuvée 1977 tels Siouxsie ou Billy Idol, qui ne rêvaient que de se vendre quitte à montrer un peu de fesse, cracher quelques obscénités à la BBC en prime time ou arborer une croix gammée, ou aux Ramones désormais canonisés, dont on oublie que c'étaient de vulgaires Beach Boys new yorkais qui avaient sniffé trop de colle, les Australiens des Saints étaient, à 20 ans à peine, d'une lucidité déjà revenue de tout, comme l'étaient en leur genre les New Yorkais de Television. Leur premier disque, bouquet de chansons d'amour-vache dans un esprit proche des premiers Buzzcocks, fut suivi d'un second autrement acéré : quand on a fait le tour de l'amour, de quoi peut-on bien parler sinon de politique de la vie quotidienne, dans un esprit post-situationniste / post-soixante-huitard venimeux ? Ce qui donne lieu à une série de réquisitoires sarcastiques contre la société de consommation, sans la raideur marxisante de certains groupes post-punk (Gang of Four, Red Crayola with Art & Language), mais avec une biliosité tout à fait réjouissante. Evidemment, ledit disque fut édité par une major, EMI en l'occurrence. Comme quoi, le marché gagne toujours…
Petits nenfants deviendront grands : Chris Bailey, le chanteur s'est un peu rangé des totos (il a quitté, ou s'est fait lourder par, EMI il y a belle lurette) mais il sévit toujours et n'a rien perdu de sa hargne, il s'est juste recasé à Amsterdam et y est devenu un déjà vieux monsieur et toujours chanteur de rock éminemment sympathique, il s'est entouré de petits jeunes et pond de loin en loin un album de blues aigres comme savait jadis en concocter Dylan.
Voici donc The Saints dans leur prime jeunesse, quelque part dans leur Australie natale, en deux fragments. Dans le second et donc dernier fragment, à 4'23", Chris Bailey se laisse choir de la scène et s'assied par terre, pour éponger sa sueur tout en marmonnant quelques bribes lasses ("Don't… you… want... to... have.… some… fun…") tandis que les musiciens imperturbables improvisent derrière lui un mur du son digne des Stooges. A la fin, le chanteur se relève et fend lentement la foule tête baissée, telle une nouvelle Mer Rouge. Si sainteté il y a dans le rock, c'est là qu'elle se niche, dans ces interstices du spectacle généralisé.
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