Le film qui subjectivement me restitue le mieux le parfum ambigu des années 60 telles que je les ais connues, ou plutôt telles que je me les rappelle, c'est à dire l'entrée brutale de la France dans la modernité technocratique, c'est Playtime de Jacques Tati. Contrairement au documentaire La douceur du village de François Reichenbach, tout se passe en ville, plus précisément à Paris, que je ne connaissais pas à l'époque, et pourtant cela m'apparaît comme un portrait très juste du basculement d'un monde (la France rurale pré-moderne et gaulliste) dans un autre (la France urbaine, motorisée, technocratique et pompidolienne puis giscardienne). Moment historique sans retour dont j'ai bizarrement des souvenirs extrêmement précis à travers des milliers de détails infimes, soulignés par le contraste entre les maisons respectives de mes grands-parents paternels et maternels : la première du côté du passé, la seconde du côté de l'avenir, même si le schéma est bien sûr plus nuancé et contradictoire.
Je n'ai en revanche aucune nostalgie des années 70 et 80, longue plongée dans la vulgarité de la culture de masse, même s'il y eut quelques sursauts épars de l'intelligence et du goût. J'ai regardé récemment des vidéos d'archives de Denise Glaser, journaliste télé disparue et aujourd'hui oubliée, qui interviewait les stars du show biz français de l'époque (Gainsbourg, Brel, Johnny) avec un tact et une finesse étonnants. Nul ne serait plus capable de ça aujourd'hui. C'est infiniment plus intelligent et émouvant que tous les Dossiers de l'écran ou tous les Pivot, avec leur sérieux compassé et leur conviction de leur propre importance (vulgarité sans borne de Pivot interviewant Duras à l'occasion de la sortie de L'amant en 1984, lui coupant la parole, n'écoutant pas ses réponses, ne l'écoutant littéralement pas). Denise Glaser traitait de choses futiles avec la légèreté sans désinvolture de ceux qui ont compris qu'au fond, rien n'a réellement d'importance, et qu'il faut donc jouer pour de bon.
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