samedi 29 novembre 2008

TEMPS RETROUVÉ

Je feuilletais (ou effeuillais ?) distraitement le site de rencontres que je ne fréquente plus, histoire de vérifier que j'ai bien fait de m'en retirer, et tombe par hasard sur le profil d'un homme jadis passionnément aimé pour des raisons assez nezdecléopâtresques — au fond, ce qui me plaisait tant chez lui, c'étaient ses sourcils très noirs et son eau de toilette. Il s'est nettement dégarni et les quelques cheveux qu'il lui reste sont plus neige que poivre et sel, alors qu'il avait à l'époque les tempes à peine argentées. C'est désormais un vieux monsieur, on dirait mon père ou mon grand-père. Volveeeeeer, con la frente marchita / Y las nieves del tiempo platearon mi sien…

En lisant une recension de livres et de CD dans le numéro de novembre de Harper's, qui évoque la sortie déjà ancienne d'une anthologie de blues rural, me revient un rêve fait il y a des années chez mes parents. Ma bibliothèque municipale ayant à l'époque intégralement migré vers le CD, elle avait envoyé au pilon toute sa collection de disques vinyle, pourtant bien fournie, dont le coffret, fort rare en France, Anthology of American Folk Music, légendaire anthologie de Harry Smith rééditée depuis en CD mais rien n'était moins sûr en ces temps reculés. Ça m'avait rendu malade et j'ai rêvé, peu de temps après, de la disparition de cette réédition (années 50) de 78 tours rarissimes des années 20 ; dans le rêve, figurait notamment en bonne place le titre de Charlie Patton, "Bo Weavil Blues" (le blues du charançon,
Anthonomus Grandis, qui avait décimé les champs de coton du Sud américain dans les années 20 et contribué à jeter sur les routes les petits agriculteurs ruinés, tels la famille Joad dans Les raisins de la colère).

Reviens de quelques jours à Varsovie où je n'ai quasiment rien vu en dehors du lieu de travail. Tu n'as rien vu à Varsovie. En ai du moins profité pour aller écouter les Residents en concert, comme leur tournée européenne ne passera pas par Paris et qu'ils jouaient à deux pas de mon hôtel, dans un club d'étudiants paraît-il légendaire, Klub Sto
doła. Le public alternatif était éminemment civilisé, de même que les trottoirs de la ville, quoique délabrés, sont d'une propreté exemplaire : mégots soigneusement jetés à la poubelle dans un petit réceptacle conçu à cet effet, histoire de ne pas mettre le feu aux ordures sans doute. Dans le salle du concert, où le public est disposé en rangs d'oignon sur des chaises pliantes de salle des fêtes, aucune resquille, j'étais juste coincé entre deux Polonais format XXL entre qui j'ai dû me faire tout petit mais la qualité de la musique faisait oublier l'inconfort. Idem à la sortie : tout le monde, tatouages et piercings nonobstant, faisait poliment la queue pour récupérer son vestiaire. Habitudes d'ordre héritées de l'ère communiste ? Cette absence d'incivilité laisse songeur le Parisien bien malgré lui que je suis.

Fouiné aussi un peu dans les librairies et les magasins de disques locaux, comme il faisait trop froid et trop nuit pour rester dehors passé 16h, le musée national ayant eu la mauvaise idée d'avancer ses horaires de fermeture. Découvert ainsi la richesse du jazz polonais dès les années 50 — en Occident, on ne connaît guère que Krzysztof Komeda, oto-rhino le jour quand il ne composait pas la musique des premiers films de Pola
ński, ou Tomasz Stańko. Rapporté fièrement un Komeda de 1965 digne des meilleurs Blue Note de la grande époque, ainsi que quelques traductions en anglais du polonais (le dernier Kapuszciński, Travels with Herodotus) et un recueil de nouvelles sur Auschwitz, lu dès l'avion du retour, This Way for the Gas, Ladies and Gentlemen, de Borowski. Certes, ça ne vaut pas Antelme mais on retrouve le même caractère factuel qui fait tout le prix, sinon la qualité littéraire, des témoignages concentrationnaires. A lire aussi un jour : Shlomo Venezia, qui fit partie des Sonderkommandos ; Simon Laks sur la musique à Auschwitz ; et Jean Améry sur déportation et suicide. On ne peut qu'être frappé par le nombre de suicidés ultérieurs chez les rescapés des camps (dont Borowski lui-même) : culpabilité après coup du survivant sans doute, mais peut-être aussi le fait d'avoir été à tel point exclu de la communauté humaine, promis arbitrairement et en masse à une mort scientifiquement programmée, que cette condamnation à l'inexistence finit à terme par porter son poison au cœur du sujet qu'elle a un jour frappé et par le détruire de l'intérieur, comme l'ombre d'une mort annoncée qui le rattraperait. Ainsi du bannissement dans des sociétés tribales : l'individu banni mourait immanquablement, quand bien même il aurait pu survivre individuellement de chasse et de cueillette en dehors du village, mais la force du rejet hors du groupe était telle qu'il finissait par se laisser mourir d'une manière ou d'une autre. D'où en retour la responsabilité de nos sociétés modernes : si exclure, c'est en un sens promettre à la mort, le corps social a le devoir de faire une place et de reconnaître une égale dignité à tous, si du moins on accorde un prix à chaque individu — mais il y a parfois loin de la théorie à la pratique. Sans oublier que les exclus de nos sociétés non tribales (quoique…) meurent aussi de causes on ne peut plus matérielles, à commencer par le froid.

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