mardi 4 novembre 2008

HISTRIONISMES

[Le] métier [de comédien] se distingue par un déploiement des vices de caractère que les citoyens qui ne sont pas artistes s'efforcent par tous les moyens de dissimuler. L’ego des acteurs est exhibé au grand jour, sans vergogne, sans autocensure, dans son narcissisme hypertrophié. Ils se montrent ambigus, ils se montrent faibles, ils se montrent héroïques, ils se montrent traîtres, ils se montrent fidèles, ils se montrent mesquins, ils se montrent généreux. Ils se disputent les faveurs, veulent voir leur nom plus grand que tous les autres, en haut de l’affiche, au-dessus du titre de la pièce. S'ils touchent tous le même cachet, ils exigent qu’on leur glisse dans la poche une enveloppe contenant quelques billets supplémentaires, se saluent par de grandes embrassades et par derrière racontent des horreurs les uns sur le compte des autres, essaient désespérément d’avoir davantage de texte, se volent des scènes en attirant sournoisement l’attention, sont boursouflés d’orgueil et de vanité ; en même temps ils manquent totalement de confiance en eux, veulent être le centre d’attention, ne cessent de rivaliser, exigent d’être vus, entendus et applaudis à tout bout de champ, même si pour ce faire il leur faut se prostituer dans des annonces publicitaires. Ils ne savent parler que d’eux-mêmes ou bien de grands problèmes humanitaires, famine, fléau ou génocide, pourvu qu’ils soient les premiers à se faire les avocats d’une solution superficielle. Pour augmenter leur popularité, ils se font passer pour dévots, escortant un pape ou un dalaï-lama. Enfin, ils sont adorables et répugnants, parce qu’ils exhibent au grand jour ce que leur public dissimule dans l’ombre.

Alejandro Jodorowsky, La danse de la réalité (Albin Michel, 2002, trad. Alex et Nelly Lhermiller légèrement modifiée)

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