lundi 5 janvier 2009

PARISIENS, ENCORE UN EFFORT POUR ÊTRE VRAIMENT ODIEUX

Fait la connaissance hier d'un photographe américain rencontré sur le net. Frappé encore une fois par cet art qu'ont les Américains d'aborder rapidement des trucs perso. Leur côté souvent nature, "on va droit à l'essentiel parce qu'on n'a pas de temps à perdre" me repose des circonvolutions des Français en général et des Parisiens en particulier. Je ne suis pas fait pour cette ville — finalement, les amis que j'y avais autrefois étaient tous Méditerranéens, avec une sociabilité toute différente des Parigots cul-serré-bouche-pincée : notamment ils adoraient les grandes fêtes, les rassemblements en foule, et même si la mayonnaise ne prenait pas toujours c'était souvent réussi. Hier en reprenant le métro après avoir bavassé avec ce gars, je regardais la tête des voyageurs et j'étais effaré : que des mines de trois pieds, des airs insatisfaits, ou calculateurs ("comment vais-je pouvoir baiser mon prochain pour en retirer le profit maximum ?"). C'est étonnant, une ville où la sociabilité est aussi dégradée, et ça s'est aggravé depuis une dizaine d'années, confirment plusieurs amis peu suspects de catastrophisme ou de vues réactionnaires. Ça tient à quoi ? Au climat économique et politique ? Je trouve Paris de plus en plus toxique. Je me plains souvent de ne pas avoir d'amis (ça surprendra peut-être ceux qui me connaissent — certes j'ai, ou plutôt j'ai eu, beaucoup de connaissances, mais peu d'amis, et ceux que j'avais sont morts ou partis de Paris) et ça me paraît mission impossible de m'en faire de nouveaux vu le climat ambiant. L'hypersexualisation des rapports entre homos à Paris, qu'on peut analyser de plein de manières (ça relève aussi de la fuite en avant face à l'homophobie intériorisée), est entre autres un symptôme de l'instrumentalisation dominante des rapports humains : "je NE veux bien te laisser m'approcher QU'à condition de pouvoir jouir de toi, et selon des modalités préétablies" — alors que le vrai plaisir des rencontres et des rapports humains, sexuels ou non, ne peut naître que de l'abandon à l'imprévu et d'une attitude tout sauf comptable, mais c'est ce que mes semblables me semblent de moins en moins prêts à accepter : il faut rentabiliser son temps (mirage de l'efficacité absolue que nous tendent les TIC, qui sont paradoxalement une source de perte de temps infinie). On a notamment l'impression que beaucoup d'homos parisiens ont un compteur dans la tête qui mesure en permanence le ratio "nombre d'orgasmes qu'on va pouvoir en tirer / temps consacré aux manœuvres d'approche". D'une certaine manière, c'est la logique libérale philosophique (et c'est là que le libéralisme philosophique et politique rejoint le libéralisme économique), qui est magnifiquement exposée par Sade dans le pamphlet "Français, encore un effort" in La philosophie dans le boudoir (qui traîne quelque part dans mon bordel, si l'on peut dire, mais où ?) : une société idéale où chacun(e) pourrait jouir de chacun(e) en permanence et où personne n'aurait intérêt à y redire (c'est le jour où j'ai lu ce texte, à 20 ans, que j'ai compris que je n'étais pas libertaire). On s'entrebaise gaiement, pour mieux ne pas voir qu'on se fait tous baiser par le système (la grande distribution, la télé poubelle, le capitalisme actionnarial, etc). Sous un angle beaucoup moins politique ou économique (mais c'était une autre ère : dans les années 70, en pleine inflation politicienne, c'était au contraire faire œuvre de salut public de se démarquer de la politique), Lacan a dit des choses très pertinentes sur l'injonction de jouir et sur le mirage du rendement dans les sociétés contemporaines. Sans proposer de solution évidemment, si ce n'est un sage pas de côté individuel — rien de très neuf par rapport au zen ou au soufisme.

Je remarque plein de contradictions dans ce qui précède : ce sont les Américains qui iraient à l'essentiel, mais les Parisiens qui seraient obsédés par la rentabilisation de leur temps ??? Mais ça se passe sur des plans différents : d'un côté il y a la sociabilité américaine de base, et l'absence a priori de barrières ou de chicanes entre les individus ; d'un autre, l'obsession économique de la rentabilité, qui est aujourd'hui la même aux Etats-Unis qu'en France. Et là où ça se complique pour les Français (notamment à Paris, sachant que nous sommes davantage soumis à des pressions de temps, du fait des transports quotidiens entre autres, et à une injonction plus forte d'être performant, donc un plus grand souci de rentabilité personnelle, que les provinciaux j'imagine), c'est que nous nous retrouvons pris dans une contradiction insoluble entre injonction moderne de performance et indirection traditionnelle des rapports sociaux. D'où notamment l'approche entre homos sur les sites de rencontre : "Tu cherches quoi ?", qui veut dire en filigrane (mais les Français ont des scrupules anthropologiques à être trop directs) : tu as envie de faire quoi sexuellement, étudions a priori si ça pourrait coller entre nous ("faisons un bilan coûts/avantages"), car tu crois quand même pas que je vais me taper une heure de métro si c'est pour prendre très moyennement mon pied avec toi (voire le prendre pas du tout parce que je sais ce que je veux, moi, môssieur, et je n'en démords pas d'un iota) alors que je pourrais le prendre davantage avec un autre mec. Bref, une logique sous-jacente de marché et de mise en concurrence des partenaires vu le temps imparti à ladite activité, planifiée et intégrée dans l'emploi du temps d'un bon acteur économique et social performant.

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