Les fêtes de fin d'année : grand moment de solitude. Tous tenus de faire plus ou moins bonne figure. J'avais appris avec ravissement, vers l'âge de 20 ans, que c'était la période de l'année où il y avait le plus de meurtres en famille. En effet, dans l'hémisphère nord, hiver oblige, on se retrouve tous entassés dans quelques mètres carrés. Les tensions intrafamiliales, concentrées dans l'espace-temps, font monter la pression dans la cocotte-minute jusqu'à l'explosion homicide.
Je n'ai encore tué personne. Y a-t-il lieu de m'en enorgueillir ? Cf. ces mecs ou ces nanas convaincus qu'on leur doit la médaille du mérite sous prétexte qu'ILS ont changé leur gosse ou qu'ELLES ont changé un pneu. La différence étant qu'on est moins sûr de disposer d'une roue de secours non crevée que d'une couche propre.
J'ai, comme d'habitude, participé au traditionnel repas de famille, où il a fallu subir diverses remarques droitières. Chez ma sœur, vieilles remontées de paranoïa anti-commmuniste rétrospective (je précise pour les lecteurs mal informés que je n'aurais pas aimé vivre en RDA ou sous Jaruzelski, mais quand on connaît le mode de vie moutonnier de ma sœur, je pense que pour elle, vivre en France, aux Etats-Unis, en Allemagne de l'Est ou en Pologne du temps du communisme, ça aurait êté du pareil au même, vu qu'elle est incapable du moindre militantisme politique voire de la moindre opinion autonome ou du moindre comportement non conventionnel — elle n'aurait présenté aucune menace pour le régime, et le régime n'aurait eu aucune incidence sur sa petite vie réglée. La Corée du Nord, éventuellement, la défriserait, ou du moins lui ferait perdre quelques kilos en trop).
Après avoir brossé un tour d'horizon de quelques sujets de l'actualité récente vue par le petit bout de la lorgnette (l'affaire des minarets suisses, ou le harcèlement sexuel d'une sous-fifre de mon beauf par un collaborateur africain, le mâle basané ayant comme chacun sait une libido irrépressible — j'ironise mais il est fort possible que le mec en question soit un gros beauf, qu'il soit blanc, noir ou vert à pois bleus), nous sortons faire la traditionnelle promenade post-prandiale. Mon neveu évoque des rituels hassidiques vus à Brooklyn, dont la prière avec tefillim au front et au bras, et conclut : "Y a de l'abus". Je réponds vertement que voir partout des crucifix, autrement dit des instruments de torture, comme c'est le cas dans une majorité de pays de tradition chrétienne, est infiniment plus gênant. Que penser d'une civilisation qui exhiberait dans des lieux publics des chaises électriques ou des guillotines, et en ferait le symbole même de ce qu'elle tient de plus sacré ? Mon neveu se le tient pour dit et change prudemment de sujet, et tant pis si je passe une fois de plus pour un vieux grincheux.
Auparavant, il y a eu une autre passe à fleuret moucheté, à table, avec le père du compagnon de l'une de mes nièces. C'est un ancien militaire qui ne sait pas serrer la main de son interlocuteur sans la broyer (et pourtant j'ai une bonne pogne), histoire que je ne me fasse pas d'idées des fois qu'il laisserait tomber son savon sous la douche. Il se présentera sous l'étiquette "divers droite" vers le milieu de liste aux prochaines municipales, dans un patelin où il la disputera à Chasse, Pêche, Nature et Traditions et au lobby du rugby. Il fait une remarque implicitement raciste dont j'ai oulié la teneur, et je renchéris : "Oui, d'ailleurs, ils sont à peine humains". Là aussi, ça jette un froid.
Ma mère, grand redresseur de torts devant l'éternel, se plaint après coup, et pas devant l'intéressé évidemment, du discours de table prononcé par son gendre. Discours effectivement assez ridicule : on se serait cru dans la scène des comices agricoles de Madame Bovary, mais comme chacun sait le ridicule ne tue pas. A ce propos, et tout parisianisme mis à part, j'incrimine en partie l'effet province. Les Parisiens, avec leur peur maladive du ridicule, qui tue dans l'œuf chez eux toute velléité d'originalité, ont du moins le mérite de ne pas se donner de la sorte en spectacle.
A propos des vœux prononcés par mon beauf ("Beaucoup de bonheur en amour pour les couples", ou quelque chose de cet acabit), ma mère dénonce après coup la distinction implicite qu'il établit, et le fait que ceux qui ont le malheur (ou la chance) de ne pas être en couple peuvent se brosser. Sur le fond, elle n'a pas tort, mais elle dénonce ça d'un ton de pasionara des opprimés qui a l'art de m'agacer ("Il exagère de dire ça, ça exclut ceux qui ne sont pas en couple"), quand on sait comment elle s'est comportée jadis à mon égard. Je rétorque, sarcastique : "Tu crois que j'ai attendu ça, pour me sentir exclu par ma famille ?" Ça la laisse sans voix. A défaut de trucider ma parentèle, j'aurai décidément passé mon temps à lui clouer le bec.
Dernièrie perle en date : ma mère se plaignant du cadeau de ses petits-enfants, un cadre photo numérique. Objet effectivement débile, car générant une consommation électrique parfaitement superflue. Ma mère de se faire une montagne de ce qu'elle va bien pouvoir en faire, alors qu'il est si simple de le laisser traîner dans son carton au fond d'un tiroir, ou de le revendre sur eBay. "Oh, je ne peux quand même pas faire ça." Je rétorque, impitoyable : "C'est bien la peine de faire tant de manières sur ce qui va les fâcher ou pas, alors que tu passes ton temps à dire pis que pendre d'eux." J'ai dû faire mouche car ça la met particulièrement en colère.
Bon, assez joué les Torquemada. Encore douze mois à fourbir le bûcher pour les autodafé de l'année prochaine !
Je n'ai encore tué personne. Y a-t-il lieu de m'en enorgueillir ? Cf. ces mecs ou ces nanas convaincus qu'on leur doit la médaille du mérite sous prétexte qu'ILS ont changé leur gosse ou qu'ELLES ont changé un pneu. La différence étant qu'on est moins sûr de disposer d'une roue de secours non crevée que d'une couche propre.
J'ai, comme d'habitude, participé au traditionnel repas de famille, où il a fallu subir diverses remarques droitières. Chez ma sœur, vieilles remontées de paranoïa anti-commmuniste rétrospective (je précise pour les lecteurs mal informés que je n'aurais pas aimé vivre en RDA ou sous Jaruzelski, mais quand on connaît le mode de vie moutonnier de ma sœur, je pense que pour elle, vivre en France, aux Etats-Unis, en Allemagne de l'Est ou en Pologne du temps du communisme, ça aurait êté du pareil au même, vu qu'elle est incapable du moindre militantisme politique voire de la moindre opinion autonome ou du moindre comportement non conventionnel — elle n'aurait présenté aucune menace pour le régime, et le régime n'aurait eu aucune incidence sur sa petite vie réglée. La Corée du Nord, éventuellement, la défriserait, ou du moins lui ferait perdre quelques kilos en trop).
Après avoir brossé un tour d'horizon de quelques sujets de l'actualité récente vue par le petit bout de la lorgnette (l'affaire des minarets suisses, ou le harcèlement sexuel d'une sous-fifre de mon beauf par un collaborateur africain, le mâle basané ayant comme chacun sait une libido irrépressible — j'ironise mais il est fort possible que le mec en question soit un gros beauf, qu'il soit blanc, noir ou vert à pois bleus), nous sortons faire la traditionnelle promenade post-prandiale. Mon neveu évoque des rituels hassidiques vus à Brooklyn, dont la prière avec tefillim au front et au bras, et conclut : "Y a de l'abus". Je réponds vertement que voir partout des crucifix, autrement dit des instruments de torture, comme c'est le cas dans une majorité de pays de tradition chrétienne, est infiniment plus gênant. Que penser d'une civilisation qui exhiberait dans des lieux publics des chaises électriques ou des guillotines, et en ferait le symbole même de ce qu'elle tient de plus sacré ? Mon neveu se le tient pour dit et change prudemment de sujet, et tant pis si je passe une fois de plus pour un vieux grincheux.
Auparavant, il y a eu une autre passe à fleuret moucheté, à table, avec le père du compagnon de l'une de mes nièces. C'est un ancien militaire qui ne sait pas serrer la main de son interlocuteur sans la broyer (et pourtant j'ai une bonne pogne), histoire que je ne me fasse pas d'idées des fois qu'il laisserait tomber son savon sous la douche. Il se présentera sous l'étiquette "divers droite" vers le milieu de liste aux prochaines municipales, dans un patelin où il la disputera à Chasse, Pêche, Nature et Traditions et au lobby du rugby. Il fait une remarque implicitement raciste dont j'ai oulié la teneur, et je renchéris : "Oui, d'ailleurs, ils sont à peine humains". Là aussi, ça jette un froid.
Ma mère, grand redresseur de torts devant l'éternel, se plaint après coup, et pas devant l'intéressé évidemment, du discours de table prononcé par son gendre. Discours effectivement assez ridicule : on se serait cru dans la scène des comices agricoles de Madame Bovary, mais comme chacun sait le ridicule ne tue pas. A ce propos, et tout parisianisme mis à part, j'incrimine en partie l'effet province. Les Parisiens, avec leur peur maladive du ridicule, qui tue dans l'œuf chez eux toute velléité d'originalité, ont du moins le mérite de ne pas se donner de la sorte en spectacle.
A propos des vœux prononcés par mon beauf ("Beaucoup de bonheur en amour pour les couples", ou quelque chose de cet acabit), ma mère dénonce après coup la distinction implicite qu'il établit, et le fait que ceux qui ont le malheur (ou la chance) de ne pas être en couple peuvent se brosser. Sur le fond, elle n'a pas tort, mais elle dénonce ça d'un ton de pasionara des opprimés qui a l'art de m'agacer ("Il exagère de dire ça, ça exclut ceux qui ne sont pas en couple"), quand on sait comment elle s'est comportée jadis à mon égard. Je rétorque, sarcastique : "Tu crois que j'ai attendu ça, pour me sentir exclu par ma famille ?" Ça la laisse sans voix. A défaut de trucider ma parentèle, j'aurai décidément passé mon temps à lui clouer le bec.
Dernièrie perle en date : ma mère se plaignant du cadeau de ses petits-enfants, un cadre photo numérique. Objet effectivement débile, car générant une consommation électrique parfaitement superflue. Ma mère de se faire une montagne de ce qu'elle va bien pouvoir en faire, alors qu'il est si simple de le laisser traîner dans son carton au fond d'un tiroir, ou de le revendre sur eBay. "Oh, je ne peux quand même pas faire ça." Je rétorque, impitoyable : "C'est bien la peine de faire tant de manières sur ce qui va les fâcher ou pas, alors que tu passes ton temps à dire pis que pendre d'eux." J'ai dû faire mouche car ça la met particulièrement en colère.
Bon, assez joué les Torquemada. Encore douze mois à fourbir le bûcher pour les autodafé de l'année prochaine !
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