jeudi 21 janvier 2010

FESSEBOUC / SHIRIN


Pour changer des nouvelles déprimantes d'Haïti, France Info évoque la sortie d'un biopic sur le fondateur de Facebook, basé sur une biographie de ce dernier (dont il rappelle que l'auteur a vendu je ne sais combien d'exemplaires au Etats-Unis : le succès quantitatif étant désormais un garant de qualité, there's no success like success). Le journaliste présente ledit fondateur de FB comme un geek ou un nerd (en français dans le texte : puceau boutonneux plus à l'aise avec la programmation informatique qu'avec le point G) qui eut un jour l'idée de ce mode médiat de communication dans l'espoir de goûter enfin aux plaisirs de la chair — bref, pour pouvoir pécho. Le plus fou est que ça a marché (il s'est tapé une louloute dans les chiottes de la fac, le romantisme est partout), la fac étant en l'occurrence Harvard, on reste tout de même entre gens bien.

L'anecdote est fascinante à divers titres, ne serait-ce que parce qu'elle souligne d'une part l'ambivalence de la civilisation américain face au sexe (honni et redouté par le puritanisme ambiant mais désiré et encensé comme exploit machiste), d'autre part l'ambivalence des Français qui causent (journalistes et commentateurs divers, the chattering classes) face aux Etats-Unis, dont on reprend sans réfléchir certaines valeurs fondamentales (par ex. l'admiration spontanée pour la réussite quantitative de l'auteur de la biographie) tout en aimant se gausser de leur morale sexuelle et de ses contradictions, comme si nous-mêmes n'avions pas les nôtres.
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Vu hier soir Shirin, le dernier film d'Abbas Kiarostami. Dispositif filmique fascinant même s'il peut paraître idiot, simpliste ou complaisant : pendant une heure et demie, nous ne voyons qu'une série de gros plans de visages de femmes censées assister à un spectacle sur les amours contrariées de Khosrow et Shirin, héros légendaires de la tradition turco-iranienne. Toutes sont actrices professionnelles iraniennes (sauf Juliette Binoche, dont on se demande comment elle a atterri là) et ont été filmées pendant 6 minutes chacune, en plan fixe, pendant lesquelles le réalisateur leur a demandé d'imaginer qu'elles assistaient à un spectacle, sans en préciser la teneur. Ce n'est qu'au montage (alterné) et à la post-synchronisation qu'a été ajouté, en voix off, le dialogue de la pièce de théâtre. Le résultat, pour aussi minimaliste qu'il soit, est fascinant, et l'émotion que véhiculent ces visages tous encadrés d'un foulard plus ou moins enveloppant est bouleversante. Lors d'un bref échange avec les spectateurs après la projection, Kiarostami (qui depuis une dizaine d'années a renoncé à sortir ses films en Iran) a balayé habilement les lectures étroitement politiques du film que proposaient certains , comme dénonciation de la place et de la conduite assignées aux femmes dans son pays. Le public français est friand de ces lectures littérales qui le conforte dans son auto-satisfaction et son mépris implicite à l'égard de tout ce qui n'est pas lui. Ceux qui me connaissent sauront que je préconise évidemment le port obligatoire du foulard, la chasteté avant le mariage, la claustration des femmes, l'interdiction de toute forme de contraception et de tout travail en dehors du foyer conjugal. Comprend qui veut, comprend qui peut. Du film, au-delà de l'émotion, je retiendrai la dignité que dégagent tous ces visages d'inconnues.

Quant au public qui assistait au film de Kiarostami, c'était l'habituelle gangrène post-soixante-huitard germano-pratine, confite dans le sentiment de sa supériorité intellectuelle sur la planète entière. Anciens révolutionnaires figés dans l'attitude de sarcasme systématique qui était touchante chez eux lorsqu'ils avaient 20 ans et qu'ils étaient impuissants face à la génération des pères gaullistes, ils sont depuis belle lurette arrivés au pouvoir (intellectuel et culturel sinon politique), figés dans cette pose qui dès lors devient odieuse. Après avoir dégommé leurs pères, réels ou symboliques, voici plus de 30 ans qu'ils ne veulent pas céder aux générations montantes un pouce du pouvoir qu'ils se sont arrogé. A eux la direction des médias et des institutions culturelles, aux trentenaires actuels le RMI ou le RSA. Symptome révélateur, c'est leur génération qui est la plus grosse consommatrice de Viagra. Anciens enfants gâtés des 30 glorieuses ne supportant pas de vieillir, dans la tombe ils banderont encore.

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