lundi 10 mai 2010

EUPHÉMISMES

J'apprends à l'instant, mais longtemps après coup, le suicide d'un ami perdu de vue. L'ami commun qui me l'apprend a utilisé l'expression : "Il a choisi de partir". J'ai dû relire la phrase à plusieurs reprises pour me persuader de son sens.

J'ai ressenti de la colère face à cet euphémisme glaçant — mais l'ami qui m'apprenait la nouvelle cherchait sans doute à me ménager, et comme nous ne pouvons pas communiquer autrement que par courriel, c'était vraisemblablement la seule expression possible. Mais, outre la peine diffuse (je savais au fond que cet ami risquait de se suicider un jour, voire que c'était déjà fait comme j'étais sans nouvelles depuis plusieurs années, et nous n'avions plus d'autres amis communs pour me donner de ses nouvelles) je ressens quand même de la colère face à l'euphémisme et au mensonge qu'il comporte.

"Choisir de partir", c'est effectivement ce qu'a fait une amie âgée au bout de plusieurs chimiothérapies pénibles, en son âme et conscience, lorsqu'elle a choisi une mort digne par l'euthanasie. Mais peut-on dire d'un dépressif qui a déjà fait des tentatives qu'il "choisit" ? Je ne connais pas les détails, mais le connaissant j'imagine qu'il a été mu par la dépression. Peut-on vraiment dire que quelqu'un qui se suicide parce que la souffrance psychique est devenue insupportable qu'il “choisit" la mort ? La souffrance psychique est-elle comparable à la souffrance physique en la matière ? Ne nous enlève-t-elle pas notre libre arbitre ?

En filigrane, et c'est moins l'ami commun qui a employé l'expression que j'accuse que le décorum bourgeois auquel il se réfère, il y a une idéologie du libre arbitre intégral, qui recoupe le néolibéralisme tant philosophique qu'économique, ainsi que la société de consommation (je choisis d'acheter tel bien ou tel service plutôt que tel autre). Une vision du monde où chacun ne serait responsable que de soi et seul responsable de soi, comme si nous n'étions pas à la fois sujets et déterminés, en relation avec notre environnement, influant sur lui et étant influencé par lui. Et c'est ainsi que l'on "choisit" d'avoir ou non une couverture maladie aux Etats-Unis, ou de se donner ou non la mort, parce que les casseroles familiales et sociales sont devenues trop lourdes, mais bien sûr, le sujet reste seul responsable jusqu'au bout et assume ses choix, et s'il y a des pots cassés il n'a que lui-même à qui s'en prendre.

Il ne s'agit pas de refuser à cet ami la dignité et l'autonomie de son geste (peut-être la seule dignité, même si c'est un mirage, qui reste au suicidaire), mais en parler comme d'un choix, sans nuancer l'expression, me révulse. Quand le choix, dans certaines circonstances, se résume à une seule option, n'y a-t-il pas quelque chose d'indécent à parler encore de choix ?

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