Entendu de la musique hier et ce soir, l'hôtel anonyme susmentionné ayant la bonne idée d'être près de la grande salle de concerts locale. Hier, dans le petit auditorium, jazz américain : le quartet ("Pocket Brass Band") de Ray Anderson. Instrumentation marrante : trompette, trombone, sousaphone et batterie, pour un mélange explosif de free jazz et de funk de la Nouvelle Orléans. Mon voisin, un octogénaire fringant, m'agrippe le bras à un moment particulièrement enthousiasmant en hurlant : "Fantastic, fantastic". Les quatre drilles termineront en rappel en déambulant dans le public qui bat dans les mains, et ça n'a pas le côté putassier que ça aurait eu en France. Notons au passage que les Croates, comme les Français, battent à contretemps sur les musiques noires américaines : ils accentuent spontanément 1 et 3, en bons Européens que nos sommes, au lieu d'accentuer 2 et 4, ce qui souligne le contretemps et donne aux musiques afroaméricaines leur côté chaloupé.
Ce soir, dans le grand auditorium, l'orchestre de Budapest dirigé par Iván Fischer joue du Mozart (gentillet, mais très bien chanté par une jeune soprano prometteuse), du Arvo Pärt (beurk — si je vais écouter du new age, je vais à un cours de yoga, pas au concert) et la Musique pour cordes, célesta etc de Bartók, jouée avec des phrasés surprenants, vénéneuse à souhait dans les mouvements lents et hypertendue dans les mouvements rapides, le dernier était franchement orgasmique.
Croisé ce soir en grignotant un couple francophone étrange, sans âge. J'avais remarqué la femme au petit-déjeuner, m'étais demandé si elle avait un trouble neurologique ou si c'était une sans abri dont le personnel de l'hôtel aurait eu pitié (j'ai dû lire trop de contes de fées quand j'étais petit) tant elle semblait égarée, avec une dégaine et des gestes étranges, un peu perturbés, à la limite entre le tic et le TOC. Au buffet du petit-déj, elle avait l'air perdue, hésitant entre tous les mets proposés, trop de choix tuant le choix. J'ai imaginé mes parents, qui ont voyagé pendant les premières années de leur retraite tant que leur santé le permettait. Ils pouvaient enfin se payer ce dont ils avaient rêvé toute leur vie, tout en continuant de se comporter comme les plus ou moins relativement pauvres qu'ils avaient été pendant leur enfance et leur adolescence (il y a un terme sociologique qui m'échappe pour désigner cet effet-retard de la pauvreté), si bien que mon père, devant un buffet de restau, empilait sans vergogne sur son assiette la plus grosse pile d'aliments possible et allait se resservir 3 fois, et s'en vantait auprès des compagnons de voyage dont certains étaient de vieux amis d'Ecole Normale perdus de vue puis retrouvés après plus de 40 ans, issus du même milieu modeste que mes parents, et qui en faisaient autant (mes parents eux-mêmes m'ont rapporté les faits).
J'en ai sans doute fait autant à certains moments, même si j'en doute — le luxe et la surabondance auraient plutôt tendance à me tétaniser ou à m'écœurer qu'à me séduire. Je n'ai jamais connu la pénurie comme mes parents.
Je croise donc ce couple, que je n'arrive pas à situer socialement. Je suis devenu hypersensible aux distinctions sociales — j'ai toujours dû l'être quelque peu, mes parents eux-mêmes étaient des déclassés, ça affûte le regard, puis j'ai grandi dans une ville où pas mal de gosses baignaient dans le fric et l'affichaient et je me suis toujours senti vilain petit canard— et tout particulièrement maintenant que j'ai moi-même changé de statut professionnel et social il y a quelques années et que je m'apprête à peut-être poursuivre mes mutations, tout en jouissant d'un statut ambigu : je travaille exclusivement pour des décideurs dont je suis en même temps le larbin, mais je récupère quelques miettes du festin et suis traité généralement avec égard par mes clients. C'est toute l'ambiguïté du statut de consultant au sens large.
Donc j'observe et écoute ce couple, manifestement de milieu modeste, et dont la présence dans cet hôtel confortable sinon de luxe (les vrais hôtels de luxe, il faut badger dans l'ascenseur avec la carte magnétique de sa chambre pour accéder aux étages supérieurs, histoire d'éviter que le vulgum pecus n'aille traîner dans les couloirs des clients, pardon, des invités) m'intrigue, j'imagine des scénarios qui expliqueraient leur présence ici. Ont-ils économisé pour pouvoir se payer un vieux rêve ? ou leurs enfants se seraient-ils cotisés pour leur offrir un beau voyage ? Mais Zagreb n'est pas la première destination qui viendrait à l'esprit. Ou auraient-ils gagné quelque jeu ou tirage au sort ? J'échange quelques mots avec eux, en me gardant de poser la moindre question, mais mon regard a dû être un peu trop insistant (pas hostile ou méprisant, juste un peu trop interrogateur) car l'homme se sent tenu de se justifier sur son manque d'élégance : "L'habit ne fait pas le moine". Voilà qui me rabat mon caquet, ou ma curiosité. J'en resterai sur ma question et mes hypothèses.
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