Arrivé ce soir sous une petite pluie. J'avais oublié à quel point les Croates pouvaient être latins, on se croirait en Italie. Dès le bus de transbordement des passagers, le volume des conversations avait nettement augmenté. Je remarque une dame d'un certain âge, comme on dit pudiquement, coiffée d'un casque de cheveux trop noirs pour être naturels (pourtant ce n'était pas une perruque), aux sourcils entièrement épilés et redessinés de deux traits rageurs de crayon noir, et une bouche cerise à la Blanche Neige. Chez nous, ça ferait féminité réinventée de travesti, mais sur elle, bizarrement, ce n'est ni ridicule ni pathétique, juste affirmé. On l'imaginerait bien en Carmen.
Bonne surprise à la sortie des formalités d'immigration : mon employeur a dépêché un chauffeur pour m'amener à l'hôtel, ça m'évite de me mettre en quête d'un taxi à 10h du soir dans une langue que je ne parle pas. Inconvénient : je suis véhiculé seul dans un minibus de 15 places, un comble pour quelqu'un qui se pique de se soucier de la planète. C'est encore plus incongru, si je vous disais qui est ledit employeur.
Echangé quelques mots avec le chauffeur dans son français appris à l'école titiste il y a plus de 40 ans mais la conversation tourne vite court. Par la vitre, défilent des paysages périurbains comme on en voit partout. ZAC, immeubles de bureaux, centres commerciaux, galeries marchandes, la pseudo-architecture hideuse de la modernité mondialisée. Selon l'état de développement du pays et les perturbations politico-économiques qu'il a traversés, c'est plus ou moins délabré ou flambant neuf, avec plus ou moins de chantiers laissés en plan ou d'immeubles lézardés ou de façades en verre rutilant, mais il y a une note de fond qu'on retrouve partout, Croatie, Serbie, Ukraine, Turquie, Bulgarie, Géorgie, Arménie, Lituanie… En Europe de l'Ouest, je me déplace très peu dans les périphéries urbaines (pas les banlieues : on est encore au-delà) et donc je les vois moins, mais c'est exactement pareil. Je me souviens d'avoir vu proliférer ces nouvelles constructions cancéreuses, déconnectées les unes des autres, mues par la seule loi du profit, quand j'étais enfant, à la fin des années 60 et au début des années 70, et je trouvais déjà ça monstrueux. Plus aucune sociabilité manifestée dans l'urbanisme, par l'association des bâtiments entre eux, leur manière de s'épouser, s'opposer ou se faire écho, comme c'était le cas dans le village où j'ai grandi ou dans la petite ville voisine, mais une série d'individualismes juxtaposés et concurrentiels, disposés de manière aléatoire dans un espace sans repères, comme la société radieuse vers laquelle nous allons à grands pas. Au lieu de la dictature de l'église, du roi ou de l'armée, la dictature de Moloch.
Au passage, le chauffeur me montre, fier ou moqueur, je ne sais, le stade où, sous la pluie, on est venu ce soir écouter Metallica. De la route, à travers un rideau d'arbres, on distingue les écrans sur lesquels sont projetés des gros plans des musiciens, on entend même quelques accords au passage. Les fans vont s'enrhumer sous la pluie — écouter Metallica sous un parapluie, ça le fait carrément pas. C'est en Serbie que j'avais été frappé par le nombre de groupes de death metal. A société malade, musique malade.
Hôtel international (il s'appelle d'ailleurs comme ça) sans caractéristique particulière, confortable et anonyme. Immense hall d'entrée, architecture subpharaonique comme l'est souvent l'architecture périurbaine précitée dès qu'elle a quelques moyens financiers. Non seulement c'est laid, mais en plus, c'est gros et tape-à-l'œil. La double porte en verre coulissante de l'entrée (quadruple, si l'on compte que c'est un sas, où on pourrait faire tenir vingt personnes) a des loupés, elle s'ouvre et se ferme toute seule, comme un hoquet qui viendrait fissurer tout l'édifice de modernité tapageuse. On repense à Playtime de Tati, qui m'a toujours fasciné, mi-horreur mi-nostalgie de ce monde disparu qu'il évoque mais que j'ai connu de justesse, l'ère où la France basculait de la ruralité à la modernité et où l'on s'imaginait encore (certes pas Tati, qui, lui, donnait plutôt dans un poujadisme narquois) que le bonheur était soluble dans l'alu anodisé des aéroports.
A part ces constats désabusés sur l'état du monde, je me sens libre et euphorique, comme souvent quand je voyage seul. Sentiment de légèreté que procurent la solitude, le silence, l'observation, la réflexion non interrompue par une conversation.
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