Ma mère, me voyant préoccupé : "Tu es soucieux ? Ce n'est pas la santé, au moins ?" A quoi j'ai répondu sèchement : "Non. Et quand bien même ça le serait, c'est toi qui ferais une chimio à ma place ?" Ça me rend dingue, cette mentalité de descendants d'une lignée de pauvres gens d'avant la Sécurité Sociale pour qui il n'y a que la santé qui compte, tributaires d'attitudes et de peurs d'un autre temps (auquel on revient certes à grands pas avec le démantèlement de l'Etat-providence par les néolibéraux). Les seules fois où j'ai cru mourir ou bien eu envie de mourir, c'était pour des raisons qui n'avaient rien à voir avec la santé physique. Luxe de riche sans doute, et univers mental totalement inconcevable pour mes parents. A leurs yeux, une fois qu'on a un toit sur la tête, des vêtements sur le dos, le ventre plein et la perspective de rester en sécurité jusqu'à la fin de ses jours, de quoi peut-on se plaindre ? Et de quoi ai-je effectivement le droit de me plaindre ? Mais je ne me plains pas : je suis en colère contre les entraves que les dispositions subjectives des uns ou des autres mettent à mon bonheur !
Ma mère avait d'ailleurs commencé par me demander simplement si j'étais soucieux. A quoi j'avais rétorqué : "C'est bien de remarquer que les autres sont soucieux. C'est encore mieux parfois d'avoir la discrétion de ne pas leur demander s'ils le sont". Hors contexte, ma remarque paraîtra d'une cruauté gratuite. Mais c'est qu'il y a, entre ma mère et moi, près de cinquante ans de passif accumulé, si bien que je ne lui passe plus rien. Je sais que derrière sa question, il y a une armée d'indiscrétion prête à me fondre dessus à la moindre distraction, pour m'envelopper dans sa sollicitude ostensible qui est une autre manière de me dénier toute autonomie.
Sujet sinon d'indignation, du moins de mélancolie : ma mère, une fois que je lui ai eu impitoyablement cloué le bec, n'a pas eu la présence d'esprit (mais qui l'aurait eue dans ces circonstances ?) de dire simplement : "J'espère que ça va s'arranger", l'équivalent français du Geçmiş olsun turc : "Que cela devienne vite du passé !" Incapable d'amour oblatif, alors que, si elle pouvait se targuer d'un fils cancéreux, tubard ou séropositif, elle pourrait se prévaloir d'une plus-value de sympathie auprès de ses voisines, anciennes combattantes médaillées par les divers malheurs que leur a mijotés la vie. "Mme Unetelle, vous savez, son fils en est à sa troisième chimio". Un silence respectueux se fait, une aura entoure la victime (la mère). Personne ne s'émouvra réellement du cancer du fils et encore moins de son suicide : celle a qui on réserve toute la sympathie, c'est la mère, nimbée d'une souffrance qui l'élève, telle la Vierge aux douleurs. Le fils peut crever, il n'est qu'un accessoire de la dignité doloresque de sa mère. Le Christ mort est à la Vierge aux douleurs ce que la sac Vuitton est à la bourgeoise.
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