Quand je parle à l'autre sur un mode interrogatif (qui ne procède par nécessairement par des interrogations explicites), je le considère comme une liberté, et du coup je réaffirme, j'étaye son statut d'être libre. Je m'adresse à lui à la seconde personne, infiment proche et lointain, distrait ou disponible, et non comme un élément pris dans la succession des séquences objectives. J'attends beaucoup de lui : qu'il m'informe et, au-delà de toute information, qu'il fasse entendre son chant propre, celui que nul autre ne peut formuler à sa place ; en même temps, je ne récuse pas l'hypothèse du mutisme ou d'une réponse stéréotypée qui ne vaut pas mieux. L'autre a toujours la possibilité de ne pas répondre à mon attente.
Ecouter ne constitue pas le pôle passif de l'échange, comme si chacun de nous prenait à tour de rôle l'initiative. Il me faut beaucoup de vigilance et d'intériorité créatrice pour susciter cet espace d'accueil dans lequel les propos de l'autre pourront prendre place.
Recevoir, se montrer capable de recevoir, nécessite autant d'initiative et de générosité que donner, à tel point que les égoïstes, les infirmes de l'échange, ne sauront jamais écouter. Il ne suffit pas qu'ils ouvrent toutes grandes leurs oreilles ou qu'ils cherchent à comprendre ce qui leur est dit. Il leur faudrait d'un geste superbe instaurer un vide stellaire dans lequel les mots de l'autre voltigent, papillonnent avant de se loger à leur aise. De même nous nous effaçons devant les choses pour qu'elles emplissent notre regard. À la suite de quoi se produit une sorte d'expérience merveilleuse. Une pensée autre que la mienne prend sens en moi. Je ne la traque pas, je ne cours pas après elle, je ne l'interprète pas du dehors comme le voyageur à la recherche de balises sur une terre étrangère. Si, par quelque côté, je ne procédais pas de concert avec elle, si je ne l'anticipais comme elle s'anticipe elle-même, je m'épuiserais dans une course-poursuite invraisemblable – ce qui ne se produit jamais quand l'écoute se perpétue dans des conditions convenables. Ainsi, en me démettant je m'enrichis, en oubliant de prendre l'initiative et d'aller au plus pressé, en acceptant les intempéries, les temps morts et les silences, je m'augmente d'une autre expérience.
Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur (Payot, 1998)
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