samedi 10 mars 2012

LIBÉRALISME MON AMOUR (RE-SUITE)

Hier, tombant par hasard dans le train sur un ancien camarade de jambes en l'air (normal : j'avais fait sa connaissance il y a quelques temps dans le même train qu'il prend toutes les semaines à la même heure ; mêmes causes, mêmes effets), il largue sa directrice qui voyage dans le même train mais en 1ère et vient s'installer à côté de moi en 2de, sans m'avoir demandé si je préférais passer le voyage seul ou non.

Je serre les dents, ayant déjà dû subir un jour sa conversation logorrhéique pendant quelques heures, ç'avait été le prix à payer pour un peu de boogie-woogie avant les prières du samedi soir. Mais il a la bonne idée de sortir son PC et de me proposer de regarder un film ensemble. Il a même, luxe suprême, un adaptateur pour brancher 2 casques sur sa sortie son. Serait-il coutumier du fait, et regarde-t-il régulièrement des films avec d'anciens amants dans les trains ou les avions ? L'histoire ne le dira pas. Quoi qu'il en soit, c'est mon jour de chance : il a même la bonne grâce de me laisser choisir le film, parmi les dizaines ou centaines qu'il a sur son disque dur (cet homme ne lisant pas, il occupe ses longues soirées d'hiver à regarder des films piratés sur internet). J'opte pour The Iron Lady avec Meryl Streep (d'où le titre du présent billet – doublement déterminé parce que ce monsieur est banquier de son état).

Il ne faut certes pas s'attendre à ce que le film livre des analyses politiques transcendantes (pour la dénonciation cinématographique du thatchérisme, voir Ken Loach et ses gros sabots ou, plus subtil, Mike Leigh), mais quel numéro d'actrice, plus époustouflant encore que celui de Glenn Close dans Albert Nobbs. Meryl Streep a même su adopter l'accent posh de Thatcher. Petite réserve : son langage corporel, ou plus exactement facial, reste américain, notamment certains roulements d'yeux typiquement outre-atlantiques qu'on imagine mal chez la dame de fer, qui avait certainement évacué de son répertoire toute minauderie de jeune fille.

Le plus remarquable, ce qui fait toute l'ambiguïté et donc l'intérêt relatif de ce film, c'est que si Thatcher y est effectivement montrée comme odieuse, dogmatique et inflexible dans sa volonté d'imposer le marché tout cru et de casser les syndicats, en revanche le film montre toute la volonté et le courage qu'il lui a fallu déployer pour surmonter les bassesses masculines qui au sein de son propre parti cherchaient à lui entraver l'accès des échelons du pouvoir (coïncidence : le réalisateur est une réalisatrice…), sans oublier certaines sorties perfides de députés travaillistes à la chambre ("Methinks the lady screeches too much"). On aboutit de la sorte à un portrait ambigu, ne cherchant pas à masquer les limites du personnage, mais reconnaissant aussi qu'elle a marqué son époque et témoigné d'une forme d'affranchissement féminin (cf. le portrait émouvant, quoique simpliste, de Dennis Thatcher. Pour retourner le vieil adage : "Derrière chaque grande femme il y a un homme compréhensif"). Limite du film en revanche, lorsque le dispositif narratif laisse entendre que si Thatcher s'est montrée aussi inflexible, notamment face à l'IRA ou pendant la guerre des Malouines, c'étaient soit des prémices de sa démence sénile, soit parce qu'elle avait tellement dû se durcir face au sexisme ambiant qu'elle ne pouvait se comporter autrement. Le politique est ramené au psychologique (c'est l'écueil sur lequel butte toujours le cinéma, ou plus généralement le spectacle), ou tout au plus au sexopolitique (ce qui certes, pour les femmes, et donc par contrecoup pour les hommes, autant dire pour tout le monde, est un volet non négligeable des rapports de force). C'est-à-dire que dans le film, le dogmatisme qui sous-tend le néolibéralisme est ramené à une simple question de sexe de l'une de ses principales thuriféraires ("c'est parce que c'était une femme qui se battait contre le machisme ambiant que Thatcher a été aussi dure qu'elle l'a été") au lieu d'en analyser les ressorts proprement politiques et philosophiques. Bémol à ma critique : nous connaissons tous des femmes à des postes de pouvoir qui sont dix fois plus odieuses que leurs homologues masculins, parce qu'elles ont dû se battre dix fois plus pour arriver au même niveau alors qu'elles disposaient des mêmes compétences qu'eux. Et tout particulièrement en politique, dans notre beau pays françois.

Ne soyons pas chien : il y a aussi dans ce film nombre de détails savoureux ou émouvants, notamment l'attention à certains détails, tels les chapeaux de Thatcher jeune. Il faudrait surtout recenser le nombre de gros plans de mains et de pieds de femme. Allô Freud et l'envie de pénis ? Mais cela vaut sans doute avant tout comme métaphore (peut-être un peu lourde ? sur écran 13 pouces, ça passe sans doute mieux que sur grand écran) de la marche vers le pouvoir et de la main agissante, l'outil donnant prise sur le monde.

A côté de tout cela, la démence sénile, qui est le cadre initial du film, devient presque anecdotique.

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