vendredi 5 octobre 2012

THERMÆ


Hier, à la faveur d'un créneau opportun dans mon après-midi de travail, j'ai découvert un lieu hors du temps que m'avaient vanté quelques amis.

Dans un vaste bâtiment en brique germanique qui ne paie pas de mine, précédé d'un petit perron, se dissimule une piscine municipale délicieusement surannée. Les coins du bain sont arrondis et les verrières historiées, et des cabines à l'ancienne, exactement comme à la piscine Pontoise ou à la merveilleuse piscine de Roubaix, courent de part et d'autre du grand bain ainsi qu'à l'étage. On entre dans la cabine par un couloir extérieur, la cabine ayant deux portes, on y laisse ses affaires, la cabine étant de surcroît nominative, et après l'avoir refermée d'une clef attachée à un bracelet en caoutchouc à cet effet, mi-sex toy, mi-article de bandagiste à l'ancienne, on accède par la porte intérieure aux délices de l'eau, après être passé par des douches aux gigantesques tuyaux et manettes en cuivre rutilant et bosselé.. Tout le dispositif a un côté furieusement proto-technologique fin XIXème (les premières chaînes de montage à l'usine, les colonies de vacances, Ellis Island… ou Auschwitz, désolé pour ceux ou celles que la comparaison choquera certainement — le point commun étant la gestion technicienne, rationnelle et quantifiée du matériau humain) qui véhicule une aura libidinale certaine. L'ombre portée de la poupée mécanico-sexuelle du Metropolis de Fritz Lang n'est pas loin. Mes lecteurs et lectrices seront-ils et elles aussi sensibles que moi à cet érotisme fin de (XIXe) siècle ? Peut-être d'avoir eu des grands-parents nés aux alentours de 1900, et d'avoir connu des maisons envahies de souvenirs et autres réclames anciennes, m'aura-t-il sensibilisé pour ne pas dire perverti. Ah, Wanda…

Mais le meilleur reste à explorer. Après la séance en piscine, moyennant une porte dérobée, on peut s'octroyer un moment de détente dans un sauna/hammam très Mitteleuropa fin XIXème, sans doute assez semblable aux légendaires schwitz juifs new-yorkais, mixte ou non-mixte selon les jours et horaires. J'avais innocemment choisi une plage masculine, wennschon, dennschon. Des hordes de messieurs de divers âges à oualpé (même pas drapés dans leur serviette — je pense qu'en une heure j'ai vu suffisamment de roustons à l'air pour me couper toute envie d'en revoir de si tôt, c'est reparti pour 6 autres mois d'abstinence) eyeing each other surreptitiously. Deux catégories démographiques se dégagent nettement. Des vieux (>50) qui lorgnent du coin de l'œil en regrettant leur jeunesse passée (regrettant non pas les frasques qu'ils ont faites mais celles qu'ils n'ont pas faites : cf Rezvani chanté par Jeanne Moreau, "Elle rêve à la fermeture Eclair / qu'elle remonta d'un air si fier"). Et des jeunes qui s'exhibent (jeunes, tout est relatif : 30-50, pas forcément super bien foutus d'ailleurs, les mecs super bien foutus ça n'existe qu'à Hollywood, dans les magazines, les films porno et en très grande ville, et puis les autochtones en général ne sont pas spécialement bien foutus, ils boivent trop de bière pour ça). Vraisemblablement pas de prostitution, mais un contrat tacite d'exhibition et voyeurisme réciproques où tout le monde trouve son compte. Il y avait sans doute quelques corps assez sympathiques, j'ai le vague souvenir d'un petit barbu au sourire engageant mais je n'avais pas la tête à ça et surtout le devoir m'appelait quelques heures plus tard. Je me suis juste abandonné aux joies de la chaleur pendant une heure, un œil alangui sur la pendule.

Du coup je comprends un peu mieux ce qui se joue dans cette ville dont les codes socio-sexuels me déconcertent tant. Les hommes les plus âgés, j'en mettrais ma main au feu, étaient tous mariés — cela dit, je porte bien une alliance moi aussi mais c'est juste histoire de tromper l'ennemi et de donner du grain à moudre aux futurs amis.

Alors que l'on connaît des villes (NY ou SF) nettement post-gay, la région où j'ai atterri est pre-gay. Like gay liberation never happened, pour paraphraser le titre de l'essai de Dave Rimmer, Like Punk Never Happened. C'est sociologiquement fascinant quand on vient d'un autre univers, on a  l'impression d'avoir pris une machine à remonter le temps. Ladite piscine/hammam a d'ailleurs un côté fin XIXe très steampunk avec toutes ses tuyauteries en cuivre, ses verrières Jugendstil et ses grosses manettes. Décor subliminalement et désuettement pornographique.  En quoi au juste ces prémices de la modernité mécanique sont-elles si excitantes ?

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