jeudi 25 septembre 2008

PARIS-KIEV, L'EXOTISME À NOS PORTES

Dès la salle d'embarquement du vol Paris-Kiev, on est frappé par quelques petits gars râblés XXL, avec compagne de format plus standard. Ils ont la mèche raide et en bataille et le parler mouillé, ce sont assurément des Ukrainiens. On croise aussi quelques élégances tapageuses, notamment deux jeunes femmes très blondes et boudinées en D&G, le maquillage impeccable mais généreux, escortées de deux jeunes gens dont un à serre-tête en zig-zag, portant collier de barbe rasé sur les joues, tout aussi boudiné qu'elles et vraisemblablement d'une hétérosexualité pas très galopante comme dirait Olivia R. —plutôt le style de gay qu'on croise à Naples ou à Bari. A croire que le genre et identités socio-sexuelles se ressemblent entre les pays slaves et le mezzogiorno ? Mais les femmes de l'Est ont une autre trempe que les Italiennes, avec tout le respect que je dois à ces dernières, fussent-elles sœurs de Sofia Loren dans Mariage à l'italienne.

Une fois dans l'avion, deux voisins de rangée également ukrainiens, très jeunes, cette fois-ci format champion d'haltérophilie plutôt que de litres de bières éclusés en une soirée. Mon voisin immédiat potasse un concours paramédical, "infirmier" répond-il à ma question indiscrète, et d'ajouter fièrement "militaire", comme si cela apportait d'emblée une plus-value à ses yeux, ou histoire de me couper le caquet.

De l'autre côté de la rangée, deux hommes voyageant ensemble, parlant russe ou ukrainien, la quarantaine, tous deux en jogging de marque, l'un chétif et pâlichon comme une nuit d'été à Arkhangelsk, la moustache blonde et flapie à la Peter Handke, l'autre trapu et bedonnant, le poil très noir, de type turco-iranien. Parlant haut et fort d'emblée, on sent le beauf qui va la ramener et ça ne loupe pas : le roulage sur la piste de décollage n'a pas commencé qu'il va ostensiblement s'installer en classe affaires, où il reste effectivement des dizaines de places libres. Un stew l'en chasse, puis lui propose de déplacer les rideaux de séparation entre classes, histoire de transformer illico quatre rangées classe affaires en classe éco et de restaurer la légalité mise à mal par le resquilleur. Mais après pourparlers, la manœuvre s’avère impossible, et le passager baladeur est prié de regagner sa place nominale. Lui, sûr de son bon droit, et convaincu (ce en quoi il n’a pas tort) de l’absurdité du règlement (pourtant, les années soviétiques, malgré la société sans classes mais avec tous leurs règlements tatillons, auraient dû tremper le caractère de ces hommes rudes…), prend la cantonnade à témoin : "it's nonsense, pure nonsense". L’hôtesse n’en démord pas, lui non plus, la situation est verrouillée. Effectivement, le principe de classes différentes dans les transports est absurde pour ne pas dire scandaleux, mais lui entend résoudre cette injustice institutionnalisée sur un mode purement individuel, et non partageable par tous — en effet il n’y aurait pas suffisamment de places dans l’avion pour que chacun puisse prendre ses aises. Après avoir longuement maugréé, il revient à sa place mais refuse le petit-déj qu’on lui propose un quart d’heure plus tard, puis se ravise pour une boisson. Un peu plus tard, il sort d’un sac en plastique rose une fiasque de whisky dont il se sert une large rasade dès 9h30 du mat — quelle santé. Puis, à l’occasion de quelque manœuvre, et dans un état d’ébriété déjà avancée, il fait un bras d'honneur appuyé dans le dos d'un autre stew, s'engueule plus ou moins avec la rangée devant et la rangée derrière, dont le gay ukrainien fashion et ses copains. De plus en plus éméché au fil du vol, c’est tout juste s’il ne refait pas un esclandre mais son copain le retient, et il finit par s’endormir pour cuver son whisky.

A Kiev, interminable attente à l’immigration. Passe toute une équipe d'ados azéris moustachus et boutonneux, baillant aux corneilles et exhibant leur râtelier à la ronde, embarrassés de leur corps mais tout le temps en train de s'agacer physiquement entre eux, tous habillés du même uniforme vaguement sportif, dont une casquette de baseball noire qui a initialement attiré mon attention. Ils sont assez hystériques, on dirait de jeunes chiens fous distraits par la moindre mouche qui passe, totalement incapables de se concentrer — on a du mal à imaginer la qualité de leur jeu d'équipe. Quant à leur entraîneur, tout droit sorti de central casting, il rappelle certains machos latinos : pleinement établi dans son autorité masculine voire paterfamilialesque, n'envisageant même pas qu'on puisse lui tenir tête et habillé de manière sobre voire un tantinet austère, notamment un pantalon un poil trop ample de sorte qu'on ne puisse même pas deviner la forme de son sexe — cette invisibilité du pénis étant paradoxalement le garant du pouvoir phallique comme le rappelait papa Lacan. On sent le mâle ukrainien encore assuré d'un pouvoir que son homologue français, notamment parisien, a lâché depuis belle lurette sous cette forme brute — pour le reporter sans doute chez nous dans des domaines plus retors et plus inexpugnables, notre belle France étant comme chacun sait un pays où il fait tellement bon être femme, en plus les Français sont tellement galants, n’est-ce pas, au point que toutes les étrangères nous les envient — si elles insistent, on leur fait un prix de gros et on les leur envoie en charter, c'est cadeau.

Dans la file, ça tente de resquiller sournoisement, tout juste comme le décrivait le guide touristique sur l’Ukraine mais, toujours fidèles au scénario annoncé, quelques jeunes matrones autochtones y mettent bon ordre, et vertement. J'aime bien ces femmes de l'Est qui ne se laissent pas marcher sur les pieds.

Jolie scène vue dans une station de métro le samedi sur le coup de 7h du soir : entendant des flonflons d'accordéon, je m'approche et découvre, dans l'espèce de salle des pas perdus entre les escaliers, les guichets et les portillons, un grand cercle fort animé. Un petit groupe de musiciens pas tout jeunes fait danser avec entrain une bonne vingtaine de couples de sexagénaires. Les dames se sont mises sur leur trente-et-un, les messieurs très dignes, certains en costume trois-pièces, et tout ce petit monde marque les pas avec assiduité. Un peu plus loin, mais sans gêner les premiers, une quinzaine de personnes attroupées pour chanter des chansons populaires à deux ou trois voix devant la vitrine d'un petit magasin (car les stations de métro, et plus généralement tous les souterrains, notamment les souterrains piétons des grands croisement, sont prétexte à commerce, tout comme à Sofia ou Tbilissi — stratégie de résistance par l'enfermement aux hivers rudes, que l'on retrouve au Canada). On imagine chez ces danseurs et chanteurs les traditions populaires encore vivaces (mais pour combien de temps, vu l'âge des uns et des autres ?), voire une transplantation ou une recréation en milieu urbain, en l'occurrence à la faveur d'une infrastructure de transport en commun de l’ère stalinienne, de pratiques au départ sans doute villageoises. Joli bricolage culturel.

Enfin ce soir, à la nuit tombée, tombé à deux pas de l’hôtel sur un cadavre de piano en trois morceaux : les montants et le clavier, la table d’harmonie, le rouleau. Le tout appuyé contre un mur, sous des tags et un graffito narquois, éclairé par les phares des véhicules. C'est à la fois pathétique et très beau.


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