jeudi 23 décembre 2010

NUIT DE CHINE, NUIT CÂLINE


Non, je ne suis pas arrivé à pied par la Chine. Il s'agit juste d'une chambre d'hôtel en face de la gare Saint-Jean, à Bordeaux, où j'ai atterri par hasard la neige aidant. Un train précédent a eu suffisamment de retard pour me faire rater la correspondance, d'où cette escale bordelaise imprévue.

Dans le Paris-Bordeaux, conversation avec un Parisien fixé à Bordeaux à cause de son épouse, et qui déteste la ville, sa bourgeoisie m'as-tu-vu, son racisme et ses stratifications sociales immuables. A Paris au moins, dit-il, il pouvait fréquenter des avocats et des anciens taulards (les deux catégories n'étant d'ailleurs pas étanches), des blancs, des noirs, des marrons et des verts à pois bleus sans que personne ne s'en émeuve, alors qu'à Bordeaux, il suffit qu'il se promène avec un ami africain pour qu'on les soupçonne de voler des sacs à main. Confidences de trains : il me glisse qu'il aime bien sortir et faire la fête, et conclut, philosophe : "Bah, les mecs, on est moins fidèles que les femmes, c'est bien connu." C'est un gars avec qui il doit faire bon se saouler la gueule dans les bars du XIème.

A propos : comme il était probable que je loupe ma correspondance et que je n'arrive donc pas ce soir à ma destination, j'ai eu le temps de m'interroger. Où dormir ? Dans un train sans couchettes ? j'ai un peu passé l'âge, ou plutôt il me faudrait la semaine pour m'en remettre, d'autant que j'ai déjà eu une équation train plus neige plus nuit écourtée égale X fatigue et que les microbes qui traînent par ces temps de neige et de grisaille semblent avoir jeté leur dévolu sur moi. Alors, à Paris ? Sans guère d'hésitation, j'ai foncé vers Bordeaux, la perspective de passer ne serait-ce qu'une nuit dans les bras de Paname me faisant fuir.

A Bordeaux, hésitation tout aussi brève quand à l'hôtel : je traverse le parvis de la gare vers le premier que je vois, et y prends une chambre illico. La jeune réceptionniste écoute des pièces baroques françaises pour viole de gambe. C'est suffisamment inhabituel pour que je lui demande si c'est la radio ou son CD. Rosissante, elle avoue que c'est sa play-list personnelle. Nous nous lançons sur la musique, elle m'avoue qu'elle va se mettre au violoncelle et qu'elle vient de déménager aujourd'hui, elle s'inquiète de la réaction de ses nouveaux voisins. Je l'encourage vivement dans son projet, exemples de musiciens sur le tard à la clef (d'ut), et lui conseille de jouer en journée lorsque tout le monde sera au travail — sauf les retraités, qui seront ravis d'avoir un peu d'animation musicale pour peu qu'ils aient songé à changer les piles du Sonotone.

Buenos Aires me trotte sérieusement dans la tête maintenant que je me suis enfin décidé à y revenir. Images et sensations réémergent : la chaleur, les ombres crues de midi, les grappes électriques des fleurs de lantanas, les parcs, les rues tirées au cordeaux si bien qu'on compte les distances en cuadras comme à New York en blocks.

Il serait sage de dresser une liste limitative des bouquins que j'envisage de rapporter. Inutile de me charger ce que l'on trouve facilement en Europe, Gibert Joseph et Punto y coma sont déjà fort bien fournis. Mais des BD d'Alberto Breccia, qu'on ne trouve qu'en traduction en Europe et encore au compte-goutte, des DVD de documentaires obscurs, ou des CD venus du Brésil presque voisin…

Studieux exercices de turc dans le train, charmes des déclinaisons, des conjugaisons et des tournures interrogatives dont je n'ai toujours pas acquis l'automatisme. Et perdu mon casque audio qui me sert aussi pour la musique et pour le travail. Acte réussi sans doute car ledit casque commençait à donner de sérieux signes de fatigue et tenait avec des bouts de scotch. Tenait très bien d'ailleurs, mais je songeais à en changer — le souci du décorum me gagne par contamination dans mon nouveau milieu ! Toujours tiraillé entre l'envie de m'en foutre (j'aimerais bien que ces arbitres des élégances aillent faire un tour au Cameroun par exemple, on reparlerait du luxe) et le souci sinon du paraître, du moins d'une élégance sobre qui est après tout une forme de politesse à l'égard d'autrui. En l'occurrence l'objet n'est franchement pas ruineux, mais c'est amusant qu'il ait fallu que je le perde pour m'autoriser enfin à le renouveler.

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