
Who knows what evil lurks in the hearts of men ?
The Servant, Joseph Losey
Amusé de me rendre compte que toutes les nouvelles connaissances que je me fais à BXL connaissent déjà un de mes amis bruxellois. Est-ce le changement d'échelle (ou de masse critique) entre Bruxelles et Paris qui explique ces connaissances mutuelles aussi fréquentes ?
Plus que les causes du phénomène, ce sont ses éventuelles conséquences qui m'intriguent : lorsque la population d'une ville est moins importante, cela pourrait-il avoir des répercussions positives sur les comportements individuels ?
Il me semble à peu près acquis qu'au-delà d'un certain seuil de population, comme à Paris par exemple, lorsque l'effet de communauté ne joue plus (le sentiment d'appartenance, de connaissances réciproques, qui va encadrer les conduites parce qu'on sait que les saloperies que l'on fait vont toujours finir par se savoir), les individus s'autorisent à se comporter comme des mufles, sans aucun égard pour autrui. Et inversement, losqu'il y a "effet de communauté", il y a des comportements que les individus ne se permettent pas. Dans une très grande ville, on peut toujours compter sur la masse arithmétique pour disparaître, changer de lieux et de fréquentations, se faire de nouveaux amis et connaissances, se forger une nouvelle réputation. C'est plus difficile dans un groupe humain plus restreint, et sans doute bénéfique. L'absolue liberté morale dont on jouit en très grande ville, rares sont ceux qui sont capables de ne pas en abuser et de ne pas se comporter comme des sagouins. Je pense très précisément aux comportements consuméristes dans le milieu gay, où l'on s'autorise à coucher avec qui vous plaît, sans s'interroger sur les retombées affectives que cela peut avoir chez l'autre — et si l'autre n'est pas content, voire très malheureux, ce n'est pas bien grave : la quantité de population sera suffisamment importante pour garantir l'anonymat et l'oubli de tous les comportements égoïstes que l'on a pu avoir à l'égard d'autrui, et l'on peut aisément fuir ses responsabilités car on sait qu'on n'aura pas constamment sous les yeux les conséquences de ses actes. De même, toujours en très grande ville, si une relation amoureuse ou amicale ne marche pas, ce n'est pas bien grave : on jette l'autre comme un Kleenex usagé. Dans une ville de X millions d'habitants, on trouvera toujours de nouveaux amis ou partenaires, si bien qu'on s'exonère du service après-vente car on sait qu'on n'aura pas à assumer les pots cassés (aucune référence paillarde à Proust).
Tenir ce discours, c'est, j'en ai parfaitement conscience, dénoncer le libéralisme philosophique ainsi que l'idée, qui tient aujourd'hui le haut du pavé, selon laquelle la liberté individuelle (autant dire le caprice de chacun) serait absolue et sacrée. Or il n'est pas toujours nuisible, à condition que les individus conservent une marge de délibération et d'influence sur les normes sociales, que de telles normes existent et soient tacitement appliquées dans la vie en groupe. La liberté individuelle, cela m'était apparu comme une évidence en lisant adolescent le légendaire pamphlet de Sade "Français encore un effort pour être républicains" dans La Philosophie dans le boudoir, la liberté individuelle est un leurre, ou plutôt elle se traduit, si elle est appliquée de manière rigoureuse et dans ses derniers retranchements, par la loi du plus fort. Ni plus ni moins. Ce que revendique explicitement Dolmancé, le personnage qui dans le roman est auteur dudit pamphlet parfaitement logique, c'est le droit de jouir librement du corps de qui bon lui semble, pour peu qu'il ait le pouvoir de contraindre l'autre à satisfaire ses désirs. Un droit de cuissage universel.
C'est, transposé dans un autre champ, très exactement ce en quoi constitue le néo-libéralisme dans le domaine économique et social : moins de lois sociales, moins d'Etat providence, moins de solidarité et de responsabilité vis-à-vis du bien collectif, davantage de concurrence, et que le meilleur gagne. Si tu te fais niquer, au propre chez Sade, au figuré dans les sociétés contemporaines, c'est tout simplement que tu n'étais pas assez fort(e) pour te défendre, parce que la Nature le voulait ainsi.
Où l'on voit que le néo-libéralisme rejoint le libertinage des XVIIe et XVIIIe siècles, et où l'on comprend aussi comment tant d'enfants de mai 68, nourris de Sade et de Nietzsche, appelant à une liberté absolue et intransigeante des sujets vis-à-vis des conventions moisies de la France gaullienne et catholique, aient pu devenir au fil du temps d'ardents défenseurs du néo-libéralisme économique et social, et des ennemis de la justice sociale…
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire