Revu récemment une amie comédienne, que j'aime bien sans la connaître intimement.
Une des premières choses qu'elle m'ait confiées, c'est qu'elle vivait dans un camion avec ses deux filles en bas âge, dont elle avait la garde partagée avec le père. Elle est fine, cultivée, d'une culture qui s'acquiert davatange en famille ou en autodidacte que sur les bancs de l'école — de fait, elle m'avait glissé qu'elle venait d'une famille assez fortunée, sans honte ni fierté — mais j'étais resté obnubilé par l'histoire du camion.
Puis, récemment, j'ai appris coup sur coup qu'en fait elle vivait non plus dans son camion mais dans un appartement, certes microscopique et en proche banlieue (une banlieue d'artistes, où elle "a" un lieu d'expos et de performances) ; qu'elle était en train de se bagarrer avec son ex pour récupérer la maison de banlieue dans laquelle ils ont jadis cohabité et dont elle détient la majorité (surface 250m2 ?) ; et qu'elle est par ailleurs propriétaire d'un studio dans Paris qu'elle loue et dont elle perçoit le loyer.
Micro-révolution copernicienne dans mon esprit naïf : je la croyais artiste crevant la dalle, je la découvre multipropriétaire immobilière. Quand je songe que souvent j'ai honte de citer devant des tiers certains traits de ma vie qui m'apparaissent comme un luxe indu, par exemple le quartier où je suis simple locataire… Par ailleurs, depuis l'adolescence, j'ai tendance à idéaliser les artistes, notamment les artistes bohèmes ; mais de fait, et dès son apparition (Baudelaire, Verlaine et Rimbaud, André Breton), la bohème, c'est une affaire de bourgeois. Les rares prolos qui s'y frottent ont tendance à y laisser quelques plumes (nombre de musiciens de rock, issus de milieu modeste, incapables de maîtriser leur carrière et de résister aux sirènes des substances). L'immense majorité des prolos est bien assez occupée à assurer sa survie économique. Pour pouvoir s'exposer, se risquer à des activités gratifiantes mais pas forcément rémunératrices, il faut avoir les reins solides et un patrimoine sur lequel on sait qu'on pourra, le cas échéant, s'appuyer. Tout cela, j'ai beau le savoir, j'ai toujours eu du mal à pleinement l'accepter. Alors que j'approche de la cinquantaine, il serait peut-être temps d'ouvrir les yeux.
Cela n'invalide en rien la démarche artistique — le fait de se risquer dans des activités non rémunératrices — mais amène à prendre un certain recul vis-à-vis des poses de certains artistes qui souvent singent la véritable pauvreté, non sans obscénité.

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